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Demain comme hier

Moi c’est Pierrot, je me demande ce que je vais bien pouvoir foutre de ma soirée. Question récurrente. Appeler le costaud, le Momo, mon seul poto. Sans famille, sans le sou, comme moi. A dix-huit ans, la connerie dans les veines, on se cherche sans se trouver. Aller se crever le derche dans une usine de dégénérés pour gagner sa croute, non merci. Métro, boulot, dodo. Jamais rien entendu d’aussi con.

Alors en fin d’après-midi, comme d’hab, on se retrouve au PMU du coin pour siphonner des shots de TGV. On les enquille au mètre. Faut bien ça pour se réchauffer. Dehors, froid de canard, brouillard à couper au couteau, doudounes montées sur pattes, bonnets sur les esgourdes. La loose quoi.  Après le comptoir, avec Momo, on s’est rabattus sur une table côté rue. On observe. Faut dire qu’i a pas beaucoup de badauds dehors.

A peine dix-sept heures. Après trois mètres de TGV chacun, avec Momo, on est chauds comme la braise. Capuche en place, on sort. On va se fendre la poire. Piquer le sac à mamie, c’est notre sport favori. En voilà une perdue dans son manteau. On se range à côté d’elle. Histoire de lui faire avaler son dentier, Momo lui taquine la bajoue, je lui demande si elle veut bien me montrer son cache frifri. Travail facile, elle nous tend son baise-en-ville la face dégoulinante. Quasi crise cardiaque pour la vioque, quelques biffetons pour nous. On jette le reste sur un clodo qui cuve sa vinasse sur le trottoir.

On va arroser ça dans un troquet un peu plus loin. Ça réchauffe, ça motive, ça excite. Il fait faim. Idée de génie. Direction la superette la plus proche. On se campe derrière des bagnoles plus ou moins isolées et on attend. On guette. Ça va, ça vient. Des couples, des mômes, du jeune, du vieux, du beau, du moche. Des caddies qui crient famine, des caddies plein ras la gueule. De tout. Faut choisir. Là, i a une bonne femme qui m’a tout l’air de la maman qu’a acheté plein de trucs pour le daron et les mioches.

Salut Maman. Tu nous as pris quoi pour ce soir ? Fais voir. Pâtes, pizzas, fromage, pain, jus de fruits, bidoche, bières, whisky, vin. C’est tout bon ça dit donc. Y a même du PQ pour torcher la marmaille. C’est pas fou ça Momo ? Hé ben maman, tu vas nous filer ton caddie. Tu veux pas ? T’as pas envie qu’on se fâche mon poto et moi ? Putain, mais c’est qu’elle va pas le lâcher son caddie ! Momo, à toi l’honneur, fout lui une torgnole, j’vais lui mettre les miches à l’air. V’là qu’elle chiale. Aller, on dégage fissa.

On s’arrache du parking pour enfiler les petites rues du quartier, le chariot arrimé à nos pognes. On fonce sur le macadam sale en renversant quelques poubelles au passage. Ça tressaute, ça grince mais ça roule. On coure, on saute, c’est nous les guignoles, c’est nous les rois et on va vous en mettre plein la vue.

Hé, Momo, mate le gonze avec son grand chapeau et ses tiags ! Y s’croit au Far West. J’crois qu’i mérite qu’on s’intéresse à lui. J’ai pas raison ? Eh mec, tu vas où fagoté comme ça ? Y a une soirée déguisée dans l’coin ? Oh, mais c’est qu’y répond méchant le type ! Dis donc, tu sais à qui tu parles comme ça ? Qu’on aille se faire foutre ? Mais il est marrant lui ! Hein Momo, t’en penses quoi ? On le dézingue ? Tu sais quoi cowboy, on va te péter les dents. Tu savais toi que les cowboys ça bave rouge ? Ça fait même des bulles ! Le v’là à terre le vacher, on va le finir à coups de lattes. T’es déchainé Momo, ça fait plaisir à voir. T’entends comme ça craque ? C’est bon, i bouge plus. On l’a pulvérisé ce con ! Prends-lui son chapeau. Je me charge du portefeuille.

Avec tout ça, on n’a pas mangé et après cette séance de sport, on a une dalle féroce. J’crois qu’on pourrait bouffer un bœuf à nous deux. I a bien du jambon et du pain dans l’caddie mais ça fait pas rêver. Les pizzas par contre. Le seul hic, c’est qu’il faut les faire chauffer et c’est pas dans ma turne qu’on va pouvoir le faire, ni dans celle de Momo. Faudrait qu’on puisse trouver un endroit au chaud. Un petit truc propret avec un four et un canapé pour se vautrer dedans. Une téloche aussi, ce serait bien une téloche.

On promène notre chariot branlant jusqu’à trouver un quartier un peu chicosse. On lorgne les intérieurs par les fenêtres allumées. On veut pas de marmots dans les pattes. On cherche un gentil couple, une bobonne esseulée ou plutôt une mignonne qu’habite toute seule. On pourrait faire copain copain et passer une bonne soirée. Après tout, on est des bons saintmaritains, on apporte la bouffe et même l’apéro. Et pis faut dire que le Momo, i fait classe avec son chapeau.

Momo, zieute un peu la ch’tite maison de poupée. Tu vois la minette ? Pas moche et seule. I a plus qu’à rentrer. T’as un chiffon pour péter la vitre ? Roule ma poule, c’est parti pour un tour. Bonsoir Mademoiselle. Nan, crie pas on vient juste te tenir compagnie. Si t’es sage, tout se passera nickel. Cool ma belle, tu vas pas nous obliger à te frapper, ce serait dommage. Tu vas t’assoir gentiment dans ton petit fauteuil pendant que mon poto décharge le matos. Moi, je vais rester vers toi. Tu t’appelles comment ? Valérie ? OK Val, écoute-moi bien, si tu mouftes on va s’amuser avec toi. Tu piges ? Pas besoin de dessin ?

Momo, mon poto, on a tiré le gros lot. Mets les trucs dans la cuisine. Val, fais chauffer le four, ce soir c’est pizza. Arrête de trembler, ça m’énerve. Va pas gâcher une chouette soirée en famille. On va s’installer dans le canap’ et on va attaquer l’apéro. Whisky pour tout le monde ! Comment ça tu bois jamais d’alcool ? Aller Val, cul sec. Ben voilà quand tu veux. Un autre, ça va te détendre. Là, ça va mieux non ? On est pas bien tous les trois ? Ouaich, v’là qu’on a torché le sky ! Val, va chercher le vin et les pizzas. Oh putain, elle marche pas droit !

Elle s’est endormie, affalée dans son fauteuil. Avec Momo on a continué de picoler en matant la téloche jusqu’au petit matin. On a laissé Val tranquille. Chic fille. On a repris notre caddie et on a rejoint nos turnes pour pioncer. Demain comme hier, on recommence.

 

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Les petites bêtes ne mangent pas les grosses

A sept ans, Hector n’est guère différent des autres enfants de son âge. A quelques détails près. D’abord, il n’aime pas l’école. Il passe son temps à regarder par la fenêtre en attendant la récréation. Là, c’est plutôt chouette de jouer au ballon avec les copains pendant que les filles jouent à la marelle. Oui, le ballon c’est comme la fraise, c’est pour les balaises ; la marelle c’est comme la grenadine, c’est pour les gamines. L’inconvénient dans la cour, c’est qu’il n’y a rien d’autre que du béton ou du sol amortissant synthétique. La poisse. Pas un brin d’herbe, pas un arbre, juste un préau pour se protéger de la chaleur ou de la pluie. Alors, dès que la cloche sonne la fin des cours, Hector rentre chez lui à toutes jambes pour s’adonner à sa passion.

Hector, ce qu’il aime par-dessus tout, c’est observer la nature, surtout les insectes. Ça le fascine. Comment vole une mouche si on lui retire une aile ? Bon, ça ne vole plus, rien d’excitant. En revanche, donner un coup de pied dans une fourmilière, là, c’est déjà plus amusant. Ça grouille dans tous les sens. Il faut juste penser à ne pas le faire en tong évidemment, ça tombe sous le sens. Un scarabée sur le dos, c’est tordant. Les pattes en l’air s’agitent fébrilement. Complètement bloquée la bestiole. Les verres de terre c’est pas très ragoutant mais coupé en deux, ça se tortille comme jamais. Il y a les araignées aussi, des petites à échasses, des grosses velues. Assez malignes pour tisser de belles toiles pour attraper moustiques, mouches et autres créatures volantes non identifiées. Un coup de pichenette et la toile se déchire. Tout est à recommencer.

Hector adore faire toutes sortes d’expériences avec les insectes. Une mouche piégée dans une toile se fait manger par l’araignée. L’araignée est donc le prédateur de la mouche. L’idée germe. Mettre une araignée et une mouche ensemble dans un même bocal et observer. Hector a les yeux qui brillent. Des petits bocaux de confiture feront l’affaire. Reste à attraper la victime et son bourreau. Fastoche, la cave est pleine de toiles d’araignées et la ferme d’à côté est le meilleur pourvoyeur de grosses mouches vertes qui envahissent la cuisine. Un peu d’adresse et de patience et voilà les deux protagonistes chacun dans un bocal. Hector est fier. L’araignée est velue, moche à souhait, agrippée au fond de sa geôle. A côté, la mouche affolée se cogne aux parois de verre du récipient.

Hector observe. Avec précaution, il nourrit ses prisonnières avec le produit de ses chasses quotidiennes. Elles semblent grossir. L’araignée parait suffisamment solide pour attaquer, la mouche assez grosse pour se défendre. Hector transvase l’araignée dans la prison de la mouche et attend. Rien ne se passe. Hector attend un jour de plus, puis encore un autre. Les deux bêtes de combat ne bronchent pas. Pas le moindre signe d’animosité. Un peu dépité, l’enfant replace l’araignée dans son bocal attitré.

Hector prélève quelques épluchures pourries droit sorties du compost pour la mouche, des larves de fourmis pour l’araignée. Petites bêtes deviendront grosses. C’est un fait, les jours passent et les deux créatures forcissent. Il est temps de renouveler l’essai. Mouche et araignée sont de nouveau réunies dans une même prison. Hector attend, l’œil rivé sur le bocal. Décidemment, les faignasses ne bougent pas. Il va falloir recommencer le manège. Remise en pots distincts et apport de nourriture.

Hector est patient. Il guette jour après jour l’évolution de ses captives. Elles continuent de grossir. Il faut dire qu’elles sont chouchoutées. La taille des bocaux commence à poser problème. Hector descend à la cave où il est sûr de dénicher des pots plus grands. Gagné ! Mouche et araignée vont atteindre une taille démentielle grâce aux soins qu’il leur apporte. L’arachnide est monstrueux, l’appât démesuré. Il est temps de les affamer, titiller leur instinct, éveiller leur dangerosité. Des bêtes féroces.

Hector laisse passer quelques jours, retourne à la cave pour y trouver un contenant plus approprié à son objectif. Là, sur une étagère. Ça ressemble à un aquarium avec un fin couvercle juste posé dessus. Hector remonte l’escalier quatre à quatre avec sa trouvaille, file dans sa chambre où il s’enferme comme à chaque fois. Il tient à garder son secret !

Voilà les guerrières délicatement disposées ensemble dans leur nouvelle cellule. Cette satanée araignée va-t-elle enfin engager le combat ? Hector s’installe confortablement sur son lit, la tête calée sur une main, la boite devant les yeux. Il a tout son temps. La maison dort. Les minutes passent, le regard d’Hector ne quitte pas les bestioles. Les heures s’égrènent. Rien ne bouge. Les paupières lourdes, Hector lutte pour ne pas s’endormir. Mais ce n’est qu’un enfant, le sommeil l’emporte sur la volonté.

L’araignée imperceptiblement s’approche de la mouche. Cette dernière avance aussi vers elle, tout doucement. Elles se regardent, immobiles. Les dix yeux réunis scrutent maintenant le plafond de verre. D’un seul mouvement elle grimpe, elle vole, jusqu’au couvercle qu’elles font glisser pour se ménager une ouverture. C’est la libération.

Evitant de vrombir, la mouche s’introduit dans le conduit nasal d’Hector profondément endormi. Elle progresse lentement le long du nerf olfactif pour, enfin, atteindre le cerveau. C’est l’heure de manger. Il faut aller vite pour neutraliser le système nerveux central. C’est ce qu’elle fait. Les yeux révulsés, la bouche d’Hector s’ouvre pour hurler sa douleur. L’araignée s’y engouffre pour l’en empêcher, l’étouffer. Les quelques mouvements du gamin déclenchés par ces intrusions cessent bientôt. Alors, l’araignée se retire de la trachée pour s’attaquer aux yeux et libérer les globes oculaires. En quelques minutes, la tête d’Hector n’est plus que coquille vide.

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Hagarde

Je me traine, hagarde, comme un escargot sans corne croulant sous sa coquille trop lourde. Derrière moi un filet gluant de tristesse. Je l’essuie pour que personne ne glisse dessus. Je passe mes journées à l’essuyer pour mieux le ravaler. Le filet gluant engorge mes viscères. Ça gonfle, ça envahi, mais ça n’explose pas. Le compte à rebours de la bombe à retardement s’est enraillé. J’ai une tête de panda. Un panda avec ses jolies auréoles noires sous les yeux. Mettez ces mêmes auréoles sous les miens. Ça ne ressemble plus à rien. Enfin si, un zombi peut-être. J’aime bien le mot « zombi », c’est rigolo ; mais la chose est moche.

Les journées s’étirent en longueur. J’ai juste envie de me recroqueviller dans un coin, m’étourdir de silence, ne plus penser. Le tic-tac du temps qui passe ne change pas de rythme. Alors, je m’arrache à ma torpeur pour ranger une fringue qui traîne, laver une casserole, tourner en rond. Puis j’y retourne. Je pourrais rester assise sur le rebord de mon lit sans bouger à regarder le parquet pendant des heures. Mon cerveau embrumé ne me commande rien.

Quelle heure est-il ? A peine onze heures. En trois heures, j’ai bu trois thés, me suis perdue deux heures dans les méandres d’internet et puis rien. Les enfants dorment, mon mari est parti travailler. La maison vit au ralenti, comme moi. Pourtant, il va bientôt falloir que je songe à nourrir ma famille. Rien que d’y penser, ça me fatigue. Qu’est-ce que je vais faire ? Des pâtes ? Neufs minutes chrono et tout le monde est content. C’est bien, ça, des pâtes. Avec un peu de chance, il doit rester un fond de sauce quelconque quelque part dans le frigo.

Soleil dehors, pluie à l’intérieur, quatrième thé. Un rooibos, pas de théine. J’ai envie de pleurer mais les larmes ne coulent pas, enfermées dans le filet gluant. J’ai l’estomac en tire-bouchon, les neurones grillés. Il va falloir que j’aille en acheter à la pharmacie. La même qui me fournit anti-dépresseurs et anxiolytiques depuis plus de deux ans déjà. Mais ça, c’est une autre histoire.

Pour l’heure, j’essai de ne pas me noyer. Je pars à moto accompagnée de mon mari. Concentrée sur le bitume, j’oubli, le temps d’une escapade. Je me plonge dans la lecture, même si je dois lire plusieurs fois la même phrase pour comprendre. Le soir, je lis jusqu’à épuisement pour être sûre de m’endormir dès l’extinction de la lumière. Je lis tout ce qui me tombe sous la main. Varenne, Bouysse, Fauré…

Onze heure quarante-cinq, cinquième thé. Je réveille mes garçons, Papa va rentrer. Il faut faire à manger. Moi qui n’ai pas faim, moi qui n’ai plus faim.

Je ne supporte plus les enfants des voisins. Leur musique infernale, les entendre s’époumoner comme des animaux, rire à gorge déployée, courir, jouer à cache-cache. J’ai envie de hurler, taper. Mais je rentre dans ma coquille pleine de colère. Je me soustrais au monde qui m’entoure. Je suis aveugle, sourde et muette. Je ne suis plus là. Je suis dans un ailleurs qui n’appartient qu’à moi.

Quinze jours. Quinze jours que j’ai reçu ce putain de coup de téléphone. Cette mandale en pleine gueule. Quinze jours que j’ai eu la police au bout du fil. Quinze jours que j’ai appelé Papa qui l’a prise aussi la mandale, de plein fouet. Un uppercut qui nous a décroché la mâchoire. Après deux heures de totale apathie, je suis partie marcher. Marcher sous la pluie, marcher dans l’eau, marcher de plus en plus vite, marcher, marcher, marcher. J’aurais pu marcher toute la nuit. Jusqu’à épuisement. Le ciel sur le lac Léman est chahuté de nuages noirs. Au loin, un trou de lumière. Photo. Je la poste accompagnée d’un message sur ton journal Facebook.

Je passe le lendemain dans une autre dimension. Je ne vis plus que dans l’attente des conclusions du médecin et du feu vert de la police. Le verdict tombe. Insuffisance respiratoire. Pas d’autopsie. Et puis Dijon, pompes funèbres, cercueil, linceul, date de la cérémonie. Reste à décider de la destination de tes cendres.

Arrivée à la maison familiale, je m’écroule sous le poids de la fatigue et du choc. Ma coquille se rempli mais me laisse dormir une partie de l’après-midi. Demain, nous vidons ton appartement.

Je pénètre dans ton antre. Mon regard se fige sur la porte-fenêtre de ton salon-atelier. Je ne quitte pas des yeux le trou dans la vitre. Ce trou que les pompiers ont découpé pour te découvrir dans ton lit où tu gisais depuis trois jours. Alors, je plonge avec les autres, l’esprit entièrement monopolisé par le déménagement et le nettoyage. DVD, CD, BD, cartons. Tes tableaux soigneusement rangés dans la remorque. Vêtements sac bleu déchetterie, sac noir Emmaüs. Je renifle en cachette une de tes chemises, elle sent la lessive. Meubles, déchetterie. Allers-retours appartement maison, appartement déchetterie. Eau de javel, vinaigre blanc, chiffons, éponges, aspirateur, balai, serpillère. On s’active comme des forcenés jusqu’à vingt heures trente. L’adrénaline nous empêche de sombrer.

Je passe la matinée à écrire un texte. Je ne suis pas sûre d’avoir la force de le lire. Choix des musiques. Elles s’imposent à moi assez facilement. Nous écoutions la même chose. Nous nous accordons sur Zenzile, Queen, Noir désir (non, pas « Tostaki », faut pas déconner non plus ! Ce sera « Le vent nous portera »), « Immortels » de Baschung et Reinhardt Buhr, ton dernier post sur Facebook. Petit-frère enregistre le tout sur une clé. Belle-maman relit son hommage. Papa se bat avec les tâches administratives. Je chronomètre les textes, la musique. Nous choisissons les photos de toi et une de tes peintures qui viendront nous accompagner lors de la cérémonie.

C’est le jour. Ma coquille est pleine mais j’y trouve encore une place pour m’y réfugier. Du monde à l’entrée du crématorium. Tes amis sont là, alertés par mon message sur Facebook. La famille au grand complet attend.

C’est l’heure. La cérémonie se déroule ; hors du temps.

C’est fini.

Quarante-quatre ans mon frangin. C’est pas possible.

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Seul au monde

J’écrivis une lettre de suicide à ma mère adoptive, Liliane. Cette lettre, je l’enverrais plus tard, je ne savais pas quand. Le moment venu, je saurai.

Je mis dans l’écriture de cette lettre une énergie considérable. Comment lui dire ? Comment expliquer ? Je me concentrai intensément pour trouver les bonnes phrases, pour me sonder profondément, expliquer ce qui me poussait à commettre l’irréparable, m’excuser, l’assurer de mon amour inconditionnel. Au fil de l’alignement de mes mots, la tristesse me pris, puis l’angoisse et enfin le désespoir. Après avoir signé de mon prénom « Michel » au pied de ma missive, je pleurai à gros bouillons, la tête enfermée dans mes bras posés sur la table de la cuisine. Je restai là un bon moment, sans bouger.

Enfin soulagé, mais fatigué, abattu, anéanti, brisé, je me mis à la recherche d’un timbre pour le coller sur l’enveloppe sur laquelle j’avais écrit avec soin l’adresse de ma mère. J’étais pourtant certain de n’en posséder aucun, mais je cherchais quand même frénétiquement le timbre dans les endroits les plus improbables. Je commençai par la cuisine, tiroirs, placards à moitié vides, frigo ou deux bières se battaient en duel. Je poursuivi ma quête dans le salon ou plutôt la pièce principale, canapé, dessus, dedans, dessous, à quatre pattes, à plat ventre, meuble télé, caisses contenant mes disques de musique classique. Vint la salle de bain dont je fis le tour en quelques minutes, puis ma chambre, commode, table de chevet, lit. Un temps infini s’écoula avant que je ne tombe sur le fameux timbre. Un vieux timbre défraichi, usé par le frottement de la poche arrière du jean dans lequel j’avais fini par trouver ce fichu sésame postal. La bouche desséchée par la chaleur écrasante, il me fallut le lécher soigneusement pour pouvoir le coller sur l’enveloppe. Dégueulasse. Ce goût de colle sur ma langue pâteuse me donnait envie de gerber. Il me fallait boire.

Je pris d’abord un soin méticuleux à positionner l’enveloppe au milieu de la table. Exactement. Ça frôlait le trouble obsessionnel compulsif. Je contemplai mon œuvre, assis, immobile, le dos bien droit, les bras tendus, les mains accrochées aux rebords de la table. Une attitude supérieure qui m’allait si mal.

Je me levai d’un bond manquant faire tomber la chaise sur laquelle reposait mon séant (c’est beau « séant », j’aurais pu dire mon postérieur, mon derrière ou encore mon cul) pour aller à la fenêtre aveugle prendre l’air qu’il n’y avait pas. Le mur défraichi de l’immeuble d’en face que j’aurais pu toucher si j’avais le bras long empêchait toute aération et tout rêve d’évasion.

Enfin, je bus à même le robinet de la salle de bain, me rafraichi et me soulageai dans mes chiottes défectueuses. Elles faisaient un bruit infernal quand je tirais la chasse. Pisser me faisait mal. Partout, j’avais mal. Mon corps n’était que douleur. Je me sentais fiévreux, sans fièvre aucune. Le cumul de mes nuits d’insomnie, la bouffe que j’ingurgitai ou pas, mon mal être expliquaient sans doute ce sentiment de fièvre qui me poursuivait de jour comme de nuit.

En retournant dans la cuisine prendre ma lettre je m’entravai dans le fil du téléphone qui trainait dans le hall d’entrée. Traversant la pièce qui me tenait lieu de salon, je m’entravai de nouveau dans le fil du deuxième téléphone. Oui, j’avais deux téléphones. Deux téléphones qui ne sonnaient jamais. Je m’en servais pour appeler ma mère mais son téléphone était en panne, alors je n’appelais plus. Leur fonction se résumait à me faire trébucher à tout instant. Ça me gonflait tellement que j’avais à chaque fois une furieuse envie de les jeter par la fenêtre pour les entendre se fracasser au sol. Je ne le faisais pas. Pourtant, j’aurais pris mon pied à les voir éclater en morceaux. Fin de vie pour eux aussi.

Je rangeai ma lettre dans le tiroir d’un meuble rénové par celle qui m’avait quitté. Nous nous étions aimés quelques années. Elle était partie, lasse de moi, de mon humeur poisseuse, de mon apathie. Elle n’était pas partie pour un autre, non. J’étais la seule et unique cause de son départ. « Dites-moi, dites-moi qu’elle est partie pour un autre que moi mais pas à cause de moi » chantait Michel Jonaz… Michel, comme moi.

Dans mon tiroir trônaient des tonnes de courriers auxquels je n’avais jamais répondu, mon diapason (je jouais du piano, dans une autre vie), ma machine à écrire (j’avais écrit un livre sur la musique), mon livre Les fugues de Bach et un tube d’Alymil 1000. Le tube ; l’objet le plus important parmi tous les autres. Un médicament qui, à une certaine dose, était capable de tuer un cheval. Je m’étais renseigné à fond sur le sujet. Je savais parfaitement ce que je devais faire avec le contenu de ce tube de poison pour en arriver à mes fins. A ma fin.

A la porte fenêtre, sur mon minuscule bout de balcon en béton vierge de plantes, accoudé à la rambarde rouillée, j’observai Lyon. Ce premier août, la ville était déserte. La chaleur écrasante avait fait fuir ceux qui le pouvaient. En une nuit, la ville s’était vidée comme un lavabo rempli d’eau dont on retire la bonde. Pas âme qui vive. Ma chemise me collait à la peau comme un chewing gum aux trottoirs noirs et sales. J’étais seul au monde.

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Jonathan

Jonathan Livingston le jeune goéland n’a qu’une idée en tête. Apprendre à voler haut dans le ciel infini plutôt que de se contenter du vol à basse altitude destiné à se sustenter. Ses parents inquiets de voir leur jeune fils voltiger à n’en plus finir tentent de le ramener à la raison. Un goéland n’est pas fait pour voler mais pour manger. A son corps défendant, Jonathan accepte de rentrer dans le droit chemin.

Jonathan tente désespérément d’obéir à ses parents en se fondant dans la masse des goélands pour suivre leurs règles. Mais cette vie là n’est pas faite pour lui. Décidant de gouter à nouveau aux plaisirs de la vitesse, c’est en pleine mer, lors d’un essai de haute voltige, qu’il subit un échec douloureux qui le plonge dans le doute.

« Je ne suis qu’un goéland, ma place est auprès des miens, sur le rivage ».

Sur le chemin du retour, il ne peut s’empêcher de réfléchir au moyen de contourner l’obstacle l’ayant conduit à s’écraser sur la surface si dure de la mer sombre. Une idée sur le positionnement de ses ailes le pousse à reprendre son entrainement. Toute la nuit, Jonathan vol de plus en plus haut pour mieux piquer à vitesse folle.

Epuisé mais heureux, Jonathan rejoint son clan non sans faire une dernière prouesse devant la communauté avant d’atterrir. Les goélands l’attendaient, réunis en grand conseil qui n’a que deux buts : désigner un nouveau chef ou prononcer l’exclusion. Jonathan n’a que faire de devenir chef, il ne souhaite qu’une chose: partager son expérience avec ses semblables. Pourtant, les mots de l’Ancien sont sans appel. « Jonathan Livingston, tu es indigne de la famille des goélands, tu ne fais plus partie des nôtres ».

Jonathan, le cœur lourd, déçu par cette intolérance et le manque d’esprit d’ouverture des siens s’en va rejoindre les falaises au loin pour y finir sa vie, seul. Il reprend ses exercices de vol et les perfectionnent davantage. Il se saoule de liberté jouant de ses ailes pour se lancer dans les plus folles des acrobaties.

Des années durant, Jonathan n’eut de cesse de progresser. C’est un soir, lors de l’un de ses vols en solitaire, que deux goélands majestueux le rejoignent. Tous les deux volent à ses côtés aussi bien voire mieux que lui.

« Jonathan Livingston, veux tu en apprendre davantage ?

– Oui, je le veux. »

Avec une douceur infinie, les deux goélands lumineux invitent Jonathan à les suivre pour un envol vers une autre dimension.

Eberlué, Jonathan arrive dans ce qui lui semble être le paradis. Une douzaine de goélands l’accueillent avec bienveillance. C’est Sullivan qui se chargera de lui apprendre les exercices de vol les plus audacieux. Jonathan progresse à grande vitesse. Sullivan est émerveillé par les prouesses de son apprenti qui veut plus encore. Il s’adresse alors à Chiang qui accepte de le prendre sous son aile pour lui apprendre les notions fondamentales. Aux questions de son élève, il répond :

« Jonathan, il n’existe de paradis que la perfection que l’on atteint en se libérant des limites physiques de son propre corps. Continue à apprendre l’amour ».

A ces mots, Chiang disparait dans un éblouissement magnifique. Jonathan apprend la bonté, à comprendre la nature de l’amour. Il éprouve alors le besoin de transmettre ses connaissances à d’autres goélands sur terre qui eux aussi aiment voler. De retour dans son pays, il aperçoit un jeune goéland, seul, effectuant des acrobaties. Ce sera son premier élève.

Jonathan apprend à Fletcher l’art de voler, l’entrainant à mille péripéties spectaculaires. Par amour du vol, d’autres élèves se joignent à Jonathan. Il leur apprend la liberté, à dépasser les limites, briser les chaines pour libérer la pensée reprenant ainsi les enseignements de Chiang. Ses élèves aguerris, Jonathan les incite à rejoindre le clan dont ils ont été exclus.

« Mais pourquoi devrions-nous retourner auprès de ceux qui nous ont bannit ?

– Ne voulez-vous pas partager vos connaissances ? Les goélands ont le droit de jouir de la même liberté que vous. »

Les élèves dont la confiance en Jonathan est illimitée arrivent vers le clan en parfaite formation. Cependant, les consignes de l’Ancien de la communauté sont radicales.

« Ignorez les exclus ou vous le serez vous-même à votre tour ».

Se jouant des règles, Jonathan multiplie les entraînements au-dessus du clan avec ses élèves. Ils les poussent à se dépasser éveillant la curiosité des membres de la communauté. Deux goélands les rejoignent enfin, se condamnant vis-à-vis du clan. Jonathan pousse Kirk à voler.

« Je voudrais voler mais je ne peux pas. Mon aile est paralysée.

– Joins-toi à nous et nous t’apprendrons.

– Vous pensez que je peux voler ?

– Je dis surtout que tu es libre d’être toi-même. »

Kirk prend son envol et hurle sa joie. A ses cris de victoire, un millier d’oiseaux font cercle autour de Jonathan et ses élèves. Ainsi donc, la réussite est à portée de tous ?

Lors de l’un de ses exercices, Fletcher, volant à grande vitesse, plongeant en direction de la nuée de goélands, se voie contraint à dévier sa course pour éviter un oisillon. C’est l’accident. Il percute de plein fouet une paroi rocheuse.

« Fletcher, tu vas trop vite en besogne.

– Jonathan ? Je suis mort ?

– Allons Fletcher, si tu entends ma voix c’est que tu n’es pas mort. Le corps n’est rien d’autre qu’un effet de la pensée. »

Fletcher relève la tête, secoue ses plumes. La foule de goélands témoins de la scène est interloquée.

« Jonathan l’a touché, c’est l’œuvre du démon !

Les deux goélands disparaissent avant que la foule menaçante n’ai pu les atteindre.

« – Tu vois Fletcher, tu ne peux franchir tes limites que les unes après les autres. Ne va pas trop vite. »

« Fletcher, tu as franchi de multiples étapes, tu es prêt à prendre ma relève.

– Jonathan, il est trop tôt.

– Non Fletcher, au contraire. Tu es prêt à transmettre tes connaissances et aider chacun à trouver le bien être. Adieu Fletcher. »

Fletcher éduque de nouveaux élèves. Il se reconnait en eux lorsqu’il prenait ses premiers cours. Il ressent alors de l’amour pour eux et trouve enfin la voix de la sagesse.

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2030 etcetera

Une étendue de terre craquelée, vierge de toute végétation s’étend sous mes yeux brulés par le soleil. Quelques vestiges de la vie aquatique reposent en son milieu. Je suis en Creuse, année 2030. Le Lac de Vassivière n’est plus. Je sais que les touristes ont déserté le département depuis quelques années. Les bateaux taxi ont disparus, les régates et la coupe de France de natation en eau libres auxquelles j’aimais assister oubliées. Des centaines d’emplois saisonniers volatilisés, cafés, hôtels, restaurants, artisans et commerçants fermés. Je pleure devant cette zone morte en plein cœur de la France.

Je sais que le département a perdu la moitié de sa population. Une partie des habitants de la région Nord a migré vers son Sud, le reste a rejoint le Puy de Dôme en évitant soigneusement Clermont-Ferrand devenu fournaise. C’est dans les hauteurs qu’ils ont trouvé refuge, tentant de reprendre leurs activités agricoles, histoire de ne pas mourir de faim.

Je suis une nomade. Je vais et viens au gré des températures et de l’emploi disponible. Et je vois.

Le sort des creusois n’a rien à envier à ceux des habitants de la côte méditerranéenne. Les eaux ont monté poussant la population à se retirer dans l’arrière-pays. La migration ne fut pas sans heurts, les autochtones refusant de se laisser submerger par ces nouveaux venus, défendant bec et ongles leur territoire déjà passablement touché par la montée des températures. On frôla la guerre civile, étouffée dans l’œuf par le déploiement de militaires diligentés par le gouvernement.

Le chaos est mondial. Les enjeux économico politiques l’ont emporté sur la raison.

Le rapport sur le climat de deux mille vingt-deux voyait juste. Il est trop tard, trop vite.

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Le bon docteur Lamalisse

Connais-tu les histoires du bon docteur Lamalisse ? C’est un docteur qui n’hésite pas à aller au-delà de son métier pour rendre service, principalement à de jolies jeunes femmes. Malgré son embonpoint, sa pipe passée de mode et son crâne chauve, il attire la confiance de toutes ses patientes qui n’hésitent pas à se confier à lui quel que soit le sujet.

Je vais te raconter l’une d’entre elles.

Une nuit, alors qu’il dormait, il entendit une sonnette. Il crut d’abord rêver mais non, c’est bien la sonnette de sa maison qui retentissait à tout rompre. Définitivement réveillé par ce vacarme il sauta de son lit pour aller jusqu’à la porte d’entrée en grommelant.

« Qui est là ?

– C’est Madame Lelièvre. Docteur ouvrez-moi.

– Il est vingt-deux heures et en plus je souffre des intestins. »

Il lui arrivait en effet d’être pris de gaz incontrôlables, bref, il pétait aussi fort qu’un éléphant sans pourtant le faire exprès. Evidemment, cette nuit-là, il ne souffrait de rien du tout. Il voulait simplement dormir.

« Docteur s’il vous plait.

– Je vous verrai demain.

– Ce n’est pas possible. J’ai besoin de vous immédiatement. Il s’est passé quelque chose de très très grave. »

A ces mots, oubliant qu’il était en slip, le bon docteur Lamalisse fit entrer Madame Lelièvre.

C’était une très belle jeune femme, aussi belle qu’une princesse, mariée à un Monsieur très riche et bien connu des gens de la ville. Elle était totalement affolée. Elle essayait de parler sans y arriver tant elle était bouleversée. Enfin, elle dit :

« Docteur, s’il vous plait, venez vite. Mon amoureux est dans ma chambre. Il ne bouge plus et mon mari va rentrer de sa réunion.

– Votre amoureux ? Mais enfin, une femme mariée ne doit pas avoir d’amoureux !

– Je sais docteur, c’est mal mais c’est pourtant la vérité. Mon amoureux est tellement beau, tellement gentil que je n’ai pas pu résister. Dépêchez-vous je vous en prie. »

Ni une ni deux, le bon docteur s’habilla en quatrième vitesse. Madame Lelièvre pleurait tellement qu’elle n’avait même pas vu l’ombre du slip du docteur.

« Vite docteur ! Je vous emmène avec ma voiture. »

La voiture démarra en trombe plaquant le bedonnant docteur au siège passager. Transpirant à grosses gouttes, il ne se fit pas prier pour mettre sa ceinture de sécurité.

« Docteur, c’est affreux. Je l’aimais tellement.

– Je comprends… Attention au feu rouge !! »

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Madame Lelièvre et le bon docteur arrivèrent à destination.

Ils entrèrent dans la chambre. Le lit était sens dessus dessous, le drap à droite, les oreillers à gauche, la couette par terre. Le jeune amoureux de Madame Lelièvre était étendu sur la moquette, à plat ventre, nu comme un vers. Le bon docteur procéda à toutes les vérifications. Pas de doute, le jeune homme ne respirait plus.

« Madame Lelièvre, je suis désolé. Votre amoureux est parti.

– Comment ça parti ??

– Il est mort. »

La belle dame s’effondra à genoux pour pleurer toutes les larmes de son corps.

« Madame, levez-vous. Aidez-moi à le retourner pour le mettre sur le lit. Ensuite, nous l’habillerons. Nous devons terminer avant le retour de votre mari. »

Enfiler le caleçon ne fut pas un problème, le jean slim si ! A cheval sur son amoureux, Madame Lelièvre tirait le pantalon tandis qu’au pied du lit, le bon docteur tirait sur les pieds. Suants et soufflants, ils réussirent à boutonner le maudit slim, enfiler les Converses et enfin la chemise non sans se battre avec les bras du jeune homme pour les mettre dans les manches.

« Bien. Maintenant, remettez de l’ordre dans sa chevelure. »

Madame Lelièvre se mit à peigner son amoureux avec ses doigts, procédant à un savant coiffé-décoiffé comme seuls savent le faire les coiffeurs des grands salons. Bien que blanc comme un linge le jeune homme faisait maintenant bonne figure. Madame Lelièvre l’embrassa alors passionnément sur la bouche répétant sans cesse « Adieu mon amour ». Minuit sonna.

« Aïe aïe aïe, c’est l’heure de la fin de la réunion. Vite, Madame, aidez-moi à le porter dans le salon. Nous allons l’assoir sur le canapé. Allumez les lumières. »

C’est alors que la porte d’entrée s’ouvrit et se referma en claquant bruyamment. Le cœur de Madame Lelièvre battait à tout rompre.

« Par ici Monsieur. Nous sommes dans le salon. Nous avons eu un petit accident.

– Que se passe-t-il ?

– Et bien je suis resté tard à bavarder avec votre épouse et votre ami qui m’avait emmené en voiture lorsqu’il est tombé dans les pommes. Voilà un moment que nous essayons de le ranimer sans résultat. Aidez-moi à le porter à son véhicule, je le soignerai mieux dans mon cabinet. »

Le mari, sous le choc, ne se fit pas prier. Ils empoignèrent le jeune homme par les aisselles et les chevilles et le trimbalèrent comme un pantin à travers la maison jusqu’à la voiture. Le bon docteur l’installa sur le siège comme si de rien n’était.

« Vous pensez que c’est grave docteur ?

– Non, sans doute un coup de chaleur. Ça va aller. Je ne m’attarde pas. Au revoir Monsieur. A bientôt Madame. »

Il fit un dernier signe de la main à l’attention du couple désormais réunis et démarra aussitôt. Le docteur Lamalisse n’en menait pas large. Pourvu qu’il ne croise personne. Tout le long de la route, le jeune homme s’écroulait sur l’épaule du docteur qui le repoussait à grands coups de coude. Arrivés au domicile du malheureux sans encombre, le docteur annonça aux parents que leur fils avait perdu connaissance sur le chemin et demanda qu’on l’aide à le monter dans sa chambre. Alors, après avoir fait mine d’ausculter le pauvre jeune homme devant sa famille inquiète, le bon docteur annonça d’une voix solennelle :

« Il est mort ».

Cette histoire, le Docteur Lamalisse la raconta à l’une de ses jeunes patientes nouvellement mariée.

« Mais enfin Docteur, pourquoi me racontez-vous cette affreuse histoire ?

– Au cas où vous auriez besoin de mes services, mais surtout pour que vous ne fassiez pas la même bêtise que Madame Lelièvre. Le mensonge est un vilain défaut. ».

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Une nouvelle vie

Trois semaines avant son installation à Nottingham dans un joli quartier situé non loin de la rivière Leen qui traverse la ville, un jeune couple d’une trentaine d’années avait déjà été victime de quatre cambriolages. C’était vraiment jouer de malchance, à croire que les délinquants leur en voulaient personnellement. William et Deby avaient alors choisi de déménager dans un lieu réputé plus calme avec un taux de délinquance nettement inférieur à celui de leur ancien lieu d’habitation.

Pour autant, afin de parer à toutes mauvaises surprises, le mari, qui travaillait pour une société de sécurité depuis plusieurs années, emprunta avec l’accord de son supérieur, un système de surveillance qu’il installa avec le plus grand soin dans sa nouvelle demeure pour tenter d’attraper d’éventuels malfaiteurs. Cela eu, en outre, l’avantage de rassurer Deby passablement secouée par les cambriolages successifs de leur ancienne maison.

Leur demeure aménagée, ils purent s’adonner à leur passion, la culture de plantes d’intérieurs. William avait passé du temps sur internet pour trouver des plants de qualité et l’éclairage du salon fut adapté pour qu’ils puissent pousser de manière optimum en un temps record.

« Je me sens bien ici chéri.

– Moi aussi mon amour. Tu as vu comme nos plantes sont belles.

– Oui, c’est une réussite. On peut dire que nous avons la main verte !

– Un petit moment détente en amoureux ?

– Avec plaisir. »

Ce fut une soirée délicieuse.

Malheureusement, quelques temps plus tard, comme, William l’avait prévu, leur pavillon fut une nouvelle fois visité. Le home cinéma, les ordinateurs portables, les quelques bijoux de Deby furent dérobés, la maison fouillée de fond en comble. Une nouvelle violation du domicile qui plongea Deby dans la détresse, à la limite de la dépression. William fut lui aussi affecté mais, cette fois, les caméras capturèrent des images très nettes du larcin. Satisfait du résultat, il remit la bande vidéo à son commissariat local. William passa la soirée à rassurer Deby lui promettant que grâce au système de surveillance les malfaiteurs seraient confondus rapidement et mis hors d’état de nuire.

Le matin suivant, il découvrit avec surprise des policiers à sa porte d’entrée.

« Deby ma chérie, vient vite voir, je crois que la police nous apporte des bonnes nouvelles.

– Déjà ! Mais c’est incroyable. Quelle efficacité !

– Entrez Messieurs les agents, je vous en prie. Deby, fais-nous couler un bon café.

– Bonjour madame, monsieur. Les images que vous nous avez confié hier sont d’une très grande qualité. C’est assez rare pour le souligner.

– Oui, je travaille dans une entreprise de surveillance qui m’a confié du matériel dernier cri.

– Vraiment, je vous félicite. Ces images vont nous permettre de procéder à votre arrestation.

– Pardon ?

– Nous avons identifié neufs plants de marijuana que vous cultivez dans votre propre salon. Ils sont parfaitement visibles sur la bande vidéo que vous nous avez gentiment confié. Aussi, je vous demande de nous suivre. Stuart, tu t’occupes de récupérer les plants s’il te plait. »

Quel abruti !

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Jusqu’où le chat nous mènera-t-il ?

Je m’appelle Rachelle. Je suis une Maine Coon pure race et je suis la maîtresse de maison. Je contribue à coloniser la terre. Mes congénères et moi avons une capacité à prospérer dans tous les habitats terrestres. Je participe au travail commencé il y a quelques millions d’années. Mes ancêtres se sont répandus sur toute la surface du globe. Une fois bien installés, ils se sont laissés domestiquer. Les malins ! Ils réussirent même à se faire aduler des Égyptiens, ces pauvres fous. Le chat a mis la première patte chez l’homme. L’avenir s’ouvrait sous les meilleurs auspices. La soumission des humains était en route.

Que de chemin parcouru depuis. Rien qu’aux Etats-Unis, nous sommes soixante-quatre millions, ça nous laisse supposer deux-cent cinquante millions d’oiseaux tués chaque année. Je vous laisse calculer ce que ça peut donner au niveau mondial. Nous constituons aujourd’hui une menace pour la conservation de la biodiversité et sommes classés dans la liste des cent pires espèces envahissantes du monde. Je ne suis pas peu fière. Le plus drôle c’est que les humains sont coincés. S’ils tentent de nous mater, les voilà confrontés à la prolifération de rats, de lapins et de souris ! 

Pour ma part, je passe mes journées à dormir, jouer ou manger. Mes domestiques s’occupent de moi. J’ai tout ce que je veux. Une panière douillette est à ma disposition, j’ai des croquettes à volonté, des petits jouets avec lesquels je prends un malin plaisir à parcourir ma maison dans le seul but de faire un maximum de bruit. Je me prélasse sur le fauteuil préféré de la doyenne de la maison. Je monte sur les tables. Je renverse tout ce que je peux, j’aime particulièrement les vases remplis d’eau. Je m’amuse à les voir courir pour réparer mes bêtises, éponger l’eau sur le parquet fraichement ciré. Petite coquetterie, j’ai le poil abondant. Je me délecte à observer mes domestiques à genoux devant moi pour me brosser quotidiennement. On frôle la prosternation ! Que du bonheur ! J’ai soumis un foyer à moi toute seule. Attention, je fais aussi les efforts qu’il faut pour me faire aimer. D’abord, je suis belle, ne vous en déplaise. Je n’ai que sept mois mais je suis déjà plus grande que les deux bâtards qui ont colonisé le foyer voisin. Ceux là ont pourtant trois ans. Avant mon arrivée ils venaient parfois réclamer le couvert. Aujourd’hui, il n’en est évidemment plus question. On ne mélange pas les torchons et les serviettes ! Pour en revenir à moi, au-delà de ma beauté naturelle, je sais me faire câline quand il le faut. Je vocalise, je roucoule. Je me glisse dans les chambres pour réchauffer les pieds des dormeurs. Je suis mi ange, mi démon.

Combien de mes congénères ont fait la même chose ? Nous sommes très bien organisés entre chats domestiques et chats errants. A chacun notre tâche. Tous les chats domestiques ont fait le même travail que moi. Que de foyers soumis à nos désidérata. Voilà l’homme contraint de produire tout un tas d’articles pour nous satisfaire. Il a commencé avec des petites choses simples, le panier, la gamelle pour finir par se lancer de façon débridée dans la création d’articles de plus en plus élaborés comme les arbres à chat – Bastet ! que c’est laid – qui prennent une place inouïe dans le foyer, les boites de croquettes ornées d’illustrations de mauvais goût, les balles bleues, vertes, rouges avec ou sans grelot, des laisses à paillettes, des harnais de toutes les couleurs, des pâtées de tous les goûts. Une véritable industrie au service de sa majesté le chat qui bénéficie du gîte et du couvert sans produire le moindre effort. Et je ne parle pas de l’essentiel. Combien à votre avis mes domestiques ont-ils déboursé pour m’adopter ? 1500 euros ! Payer pour se soumettre. Voilà qui me laisse perplexe mais qui n’est pas sans me conforter dans ma suprématie. Nous les chats de race sommes les rois.

Attention quand même à ne pas nous confondre avec les chats errants, des chats domestiques délibérément rendus à la nature. Ceux-là n’ont pas de fierté. Ils se reproduisent comme des lapins si je peux me permettre cette expression. On en voit partout, sur les trottoirs, sur les toits, dans les jardins. Ils se déplacent en bandes organisées. De vrais chasseurs, sournois mais tellement utiles. En milieu urbain pour ce fameux problème de rats, en milieu rural pour les lapins ! Ils ont fait en sorte de se rendre indispensables. Un véritable tour de force ! Ils arrivent même à amadouer certains habitants avec des miaulements à les faire pleurer et obtenir ainsi le couvert et quelques caresses. Ça, c’est seulement quand ils en ont envie. Ce sont eux qui décident. Evidemment, s’il est hors de question que je partage mon territoire – un chat de ma classe ne saurait s’abaisser à cela- avec l’un d’entre eux, je ne peux m’empêcher de trouver leur façon de faire intéressante.

Reste le chat sauvage. Il a fait moins fort que nous autres. Je ne sais pas comment il s’est débrouillé mais il a même disparu dans certaines parties du monde. Enfin si, je sais. Son habitat naturel a été malmené. Du coup les humains le protège lui et son environnement. D’une pierre deux coups ! Il est bien là, tapis dans l’ombre des forêts denses ou à l’affut dans les déserts. Il occupe le territoire qui nous échappe encore. Nous nuisons essentiellement la nuit quand lui le fait le jour. Nous sommes complémentaires. Le chat sauvage est notre arrière garde.

Nous continuons à nous multiplier. Nous avilirons davantage encore les humains qui n’ont finalement été créés que pour nous servir. Quand je vois la part de l’industrie qui nous est déjà acquises, je bois du petit lait – pas trop, ce n’est pas bon pour mes intestins-. Viendra le temps où nous serons tellement nombreux que tout, absolument tout nous sera dédié. Nous submergerons le monde de nos besoins. Les rues grouilleront de chats, tous les foyers seront colonisés, l’activité tout entière des humains sera tournées vers nous et nos caprices. Alors, nous aurons réussi, nous, les maitres du monde.

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L’affaire Coena Cypriani

Sandrine Morel

27 rue du Belvédère

64000 Bayonne

Secrétariat Général d’Interpol

200, Quai Charles de Gaulle

69006 LYON

Bayonne,

Le 25 mars 2008

Objet : Affaire Coena Cypriani

Madame, Monsieur le Commandant,

J’ai pris connaissance avec le plus grand intérêt de l’affaire dite « Coena Cypriani » dans la presse.

Je suis bibliothécaire archiviste à Bayonne et j’ai l’occasion de travailler avec un ami professeur de Physique-Chimie et pharmacie. Nous nous sommes penchés sur cette affaire hors du commun dans la mesure où elle concerne un sujet qui nous passionne.

Pour nous remettre dans le contexte, je dirais que cet ouvrage, bien connu des collectionneurs et amateurs de livres anciens, représente un texte d’importance fondamentale pour comprendre la religion médiévale. La Coena Cypriani est en effet une des œuvres les plus curieuses de la littérature chrétienne de l’antiquité tardive. On y raconte le banquet nuptial du roi Johel, le comportement grotesque de la centaine de convives bibliques présents et finalement l’enterrement d’un hôte du nom d’Achar tué par les invités le lendemain du festin. C’est le vol de présents offerts au roi qui servira de prétexte à l’assassinat d’Achar. Ce texte comique écrit en latin se moque des écritures saintes. Pour certains, ce sera un blasphème que d’utiliser ainsi la Bible à des fins parodiques.

Cette œuvre a été traduite en allemand en 1992 puis en italien en 1999.

Par pure curiosité, mon ami professeur et moi, nous sommes penchés sur quelques livres anciens il y a de cela plusieurs mois. Nous les avons analysés au rayon x. Nous avons non seulement découvert sur la couverture verte de ces ouvrages un pigment fortement chargé en arsenic mais aussi que l’épaisse couche de peinture de couleur identique qui obscurcit les lettres manuscrites est composé du même poison.

Les articles de presse parlent de 2500 morts au travers de divers pays. Au regard des différents éléments d’analyse que je vous livre, il est fort probable qu’un acteur mal intentionné soit impliqué dans la reproduction de ces ouvrages, utilisant les méthodes anciennes, à savoir l’utilisation de l’arsenic tant pour la couverture du livre que pour les lettres manuscrites.

Cela étant exposé, je vous livre une piste de réflexion qui pourrait potentiellement vous mettre sur une voie d’investigation que je crois digne d’intérêt.

Je pense à Civitas fondé en 1999 aussi connu sous le nom d’Institut Civitas qui se définit lui-même comme un « lobby catholique traditionaliste ».  Il milite pour le rechristianisation de la France et de l’Europe. Un mouvement dont le but est la « restauration de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Cet institut est jugé proche d’une certaine minorité de l’extrême droite. Il est également très fortement lié avec la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X. Cette société de prêtres intégristes n’est pas reconnue par l’église catholique et réputée pour sa frange dure. Son fondateur, Marcel Lefebvre, n’hésitait pas à critiquer la politique d’ouverture postconciliaire qui prônait notamment le dialogue inter-religieux l’accusant d’être issue du libéralisme et du modernisme. Une réforme qui selon lui était tout entière empoisonnée sortant et aboutissant à l’hérésie. Il est notable de constater que cette société est largement implantée en France mais aussi en Suisse, en Belgique, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud.

De toute évidence, ce milieu doit considérer la Coena Cypriani comme blasphématoire or, il semble que certains de ses membres se soient autoproclamés inquisiteur. Avec le soutien de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X pour son implantation à travers le monde et sa connaissance des techniques moyenâgeuses concernant l’utilisation de l’arsenic, l’Institut Civitas a pu centraliser les copies traduites en 1992 et 1999 pour les faire empoisonner avant d’inonder le marché. Pour ce faire, ils ont pu transiter par le site d’enchères de livres rares tout récemment crée « interenchères.com ». J’ai en effet pu constater que le fondateur de ce site n’est autre que le vice-président de l’Institut Civitas.

Comme vous le savez, l’arsenic inorganique, c’est-à-dire sous sa forme pure ou lié à l’oxygène, est très dangereux même à faible dose, surtout en cas d’exposition répétée. L’intoxication aiguë se traduit par des symptômes comme des vomissements, des douleurs œsophagiennes et abdominales et des diarrhées sanguinolentes. C’est un élément hautement toxique que l’on peut qualifier de poison violent pouvant entrainer la mort par arrêt cardiaque. Par ailleurs, si la température s’accroit ou la pression partielle de l’oxygène s’élève, l’arsenic brule. Ce dernier état de fait pourrait expliquer la disparition des livres des victimes.

Le but de Civitas me parait simple : supprimer des érudits qui auraient pu faire publicité de cette œuvre et la faire connaitre dans le monde entier. Ils ont par ce moyen, tué dans l’œuf toute velléité de transmission de savoir concernant cet ouvrage à la réputation sulfureuse.

Espérant vous avoir apporté quelques éléments nouveaux,

Je reste à votre entière disposition et vous prie d’agréer, Madame, Monsieur le Commandant, l’expression de mes salutations distinguées.

Sandrine Morel