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Le premier kilomètre

Le premier kilomètre d’un trail. C’est le seul qui compte. Les autres, pas forcément plus difficiles ne donnent qu’un effet de redite, celui où l’on se demande ce que l’on fait là. Le dernier peut-être, celui qui donne une sensation de puissance surfaite. Mais le premier kilomètre ! Kilomètre ? Ça commence bien avant la première foulée. Dans la tête déjà ce ressentiment vis-à-vis de soi-même, amplifié par le nombre de participants, la musique, l’ambiance. Cette impression de ne pas être à sa place à peine contre balancée par le fait de se féliciter d’y être quand même. Comme il semble long, le premier kilomètre ! On l’entame au coup de feu, la peur au ventre, avec l’entêtement instinctif de ne pas vouloir rester à l’arrière du peloton. En fait, tout est écrit : la foulée, ni trop longue ni trop courte, qui doit faire l’amorce idéale de la course ; la souffrance déjà ponctuée de douleurs physiques et de considérations métaphysiques sur le pourquoi, la sensation bien réelle d’une course interminable… En même temps, on sait déjà. Tout le mal est fait. On pose ses pieds l’un devant l’autre et déjà, le peloton s’éloigne. On savoure sa solitude, sa faiblesse, son orgueil. Par un rituel d’auto persuasion et de volonté on voudrait maîtriser le miracle du premier kilomètre englouti jusqu’au dernier. On lit avec incrédulité sur le cadran de sa montre le nombre précis de kilomètres qu’il reste à faire. Mais, la distance parcourue et celle qui reste à faire peuvent se renvoyer la balle, le total est figé. On aimerait connaître le secret des premiers pour le faire sien. Mais, devant son cadran, le coureur amateur ne sauve que les apparences et cours vers la fin du trail avec de moins en moins de joie. C’est un bonheur amer, on court pour arriver et oublier le premier kilomètre.

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Ma vie sans Pauline

Il est quinze heures. Ce sont les grandes vacances estivales. Celles qui traînent en longueur. Celles dont on ne sait que faire pour remplir ses journées. Maman insiste pour que j’emmène ma sœur avec moi cet après -midi, histoire de nous faire prendre l’air et surtout de lui donner de l’air à elle. Avec Pauline, nous avons deux ans de différence. Elle en a seize, moi dix-huit. J’en ai vraiment marre de me la coltiner tous les jours. C’est fatiguant et pourtant, c’est mon quotidien depuis trop longtemps maintenant.

« Julie, sors avec ta sœur sil-te plait

– Pas envie !

– Je ne te donne pas le choix !

– Merci, c’est vraiment sympa de ta part. J’en ai ras la casquette de la trainer avec moi. J’ai une vie moi aussi !

– On a tous une vie dans cette maison. Il n’empêche que je te demande de l’emmener avec toi, ça fera du bien à tout le monde.

– Vous n’avez qu’à la mettre en maison de repos !

– Ça suffit ! Il n’en est pas question. C’est ta sœur, tu en prends soin et c’est tout.

– Fais chier.

– La discussion est close. Tu l’emmènes, tu veilles sur elle. Ne la quitte pas d’une semelle. »

Et « merci ma chérie », c’est sans doute trop demander ! Voilà des semaines et des semaines que je traine Pauline avec moi. Elle a un comportement tellement imprévisible qu’elle me fait honte devant mes potes. Du coup, je ne les vois plus. Je préfère me faire discrète. On part donc se promener sur les quais déserts ou dans les parcs où je suis sûre de ne croiser personne que je connaisse. Evidemment, ma frangine se demande bien pourquoi on ne va plus voir mes amis, quant aux siens, autant dire qu’elle n’en a quasiment plus.

Cette nuit encore, on a franchi les limites de l’imaginable. Il était quoi ? Quatre ou cinq heures du matin ? Pauline est entrée dans ma chambre pour me réclamer mon téléphone pour appeler un copain (le sien est confisqué). Bon, portable éteint, me voilà obligée de le rallumer, dans le coltard. Peu de temps après, elle a de nouveau frappé à ma porte pour me demander des clopes. Je me suis agacée à ouvrir le paquet dans le noir pour qu’elle me fiche la paix. Et le lendemain, c’est à moi que l’on reproche de ne pas avoir dormi correctement. J’ai des cernes, j’ai dû rester sur mon portable jusque tard dans la nuit… Et Pauline passe au travers, comme toujours. Je fulmine. Je la déteste.

La promenade que je souhaitais calme se transforme encore une fois en épreuve. Pauline n’arrête pas de parler. Elle passe d’un sujet à l’autre. Elle court, elle marche, elle saute. Elle est complètement euphorique ! Elle me fatigue. Il y a quelques temps, elle était mélancolique. Non mais, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une sœur bipolaire ?

« Mais regarde-toi espèce de chieuse ! Arrête de partir dans tous les sens.

– J’ai envie de voir du monde. Pourquoi on n’irait pas voir tes potes ?

– Hors de question. Tu prends trop de place. Tu ne parles que de toi.

– C’est faux !

– Tu n’en fais qu’à ta tête. On n’entend que toi, tu n’aimes que toi.

– N’importe quoi !

– Pas la peine de hurler. Tais-toi et fous-moi la paix connasse. »

Je vais péter un plomb. Quand je pense que l’attention de mes parents est complétement focalisée sur Pauline… Je pourrais faire n’importe quoi qu’ils n’y verraient que du feu. En attendant, je sers de béquille en étant obligée de m’occuper d’elle une bonne partie de mes journées. J’ai envie de la tuer. L’idée me monte à la tête à chaque fois que je la regarde. Surtout quand elle est dans cet état. Incontrôlable. Je vais la calmer définitivement. Ça devient une obsession. Je l’étrangle ? Je lui éclate la tête contre un mur ? Je la pousse sous une voiture ?

Finalement c’est peut-être une bonne idée la promenade le long des quais. Comme prévu, il n’y a pas grand monde. Dans l’état d’excitation où se trouve l’emmerdeuse, elle pourrait tomber toute seule à la baille. Cette gourde ne sait pas nager. Elle n’a jamais su coordonner ses mouvements malgré les cours que nos parents lui ont payé. – Moi je n’ai pas bénéficié de tant d’attention-. Pour tomber, il faudrait que je l’aide un peu. Cela ne sera pas si compliqué. Je la laisse filer un peu devant moi. Elle marche toujours tout au bord pour regarder les poissons. Un croche pied ; elle n’y verra que du feu.

Plouf ! Je ne sais pas bien nager moi non plus. L’eau est froide, le courant m’emporte. La garce s’est retournée juste à temps.

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L’adolescence brisée

C’est la fin des années quatre-vingt. Cécile habite depuis peu dans un village de deux cents personnes à une dizaine de kilomètres d’une petite ville touristique. Les habitants sont pour la plupart ouvriers ou employés. Les deux ou trois artisans à leur compte suscitent les jalousies. Dans le quartier les langues sont bien pendues, les commérages vont bon train. Auparavant, elle vivait dans une ville de cent cinquante mille habitants, le choc du déménagement fut tout aussi rude que le divorce de ses parents.

L’année scolaire de Cécile s’est achevée. C’était sa première année dans le lycée hôtelier qu’elle a choisi. Celui-ci se situant dans un autre département, elle est interne et ne rentre à la maison que pour les week-ends ou les vacances. Elle passe une partie du mois de juin à la maison avant de partir en stage dans un hôtel-restaurant début juillet pour deux mois. Sa mère et son beau-père travaillent, quant à son petit frère, il est chez son père à une heure de route. Elle s’ennuie un peu. Elle a quelques copines dans le bourg qu’elle voit de temps à autre, surtout Florence, sa voisine.

Par une belle journée ensoleillée, désœuvrée elle croise Sébastien qu’elle considère comme un ami proche. C’est un garçon plutôt attachant, volontiers blagueur, qui n’aime pas l’école. Sa réputation n’est pas au firmament au sein du village d’autant qu’il fait partie du clan de Stéphane, le frère ainé de Florence. Ce dernier passe pour le caïd du quartier, une petite frappe souvent entourée de jeunes d’ailleurs, de plus loin, de pas d’ici.

Sébastien invite Cécile à l’accompagner à une fête qui a lieu dans la petite ville voisine. Elle accepte. Ils se rendent sur les lieux à mobylette. Elle est vêtue de son éternel pantalon de toile beige, d’une chemise ample et de ses chaussures imitation Dock Martins. Elle a mis son body en coton imprimé de petites voitures offert par sa marraine.

Les festivités ont lieu dans un petit appartement dans l’un des quartiers populaires de la ville. A leur arrivée, Cécile se rend compte qu’elle ne connait personne à part Sébastien. Elle aperçoit cependant Stéphane dont elle se méfie. Elle a déjà eu maille à partir avec lui.  L’alcool coule à flot, des pétards circulent. C’est bien la première fois que Cécile participe à ce type d’assemblée.

« Salut, bienvenue. Je vous offre une bière ?

– Oui, c’est pas de refus, répond Sébastien

– Ok pour moi aussi, ajoute Cécile pour faire comme les autres »

Après plusieurs bières, Sébastien et Cécile discutent attablés à la cuisine. Le reste du groupe est dans le petit salon, plus ou moins avachi sur le canapé et les poufs. L’appartement est passablement enfumé. Les odeurs entêtantes d’alcool, de cigarettes et d’herbe se mêlent.

« Cécile, tu reprends une mousse ? demande Sébastien

– Pourquoi pas. C’est space ici…

 Tu fais quoi pour les vacances ?

– Je pars en stage tout l’été près de la frontière suisse.

– La vache, c’est pas à côté ! 

– C’est sûr, je prends le large, sourit Cécile »

Les lieux se vident au gré des départs échelonnés des uns et des autres. Pour finir, il ne reste que trois garçons dans le salon parmi lesquels Stéphane. Cécile n’a pas l’habitude de boire, l’effet de l’alcool se fait sentir. Tout à coup, Stéphane appelle Cécile à le rejoindre à la salle de bain, il a quelque chose à lui dire. Sébastien lui souffle : « A ta place je n’irais pas ». Dans sa naïveté de jeune adolescente, Cécile n’en tient pas compte. Elle entend vaguement « Elle est bourrée, on va pouvoir y aller ». Sa tête tourne un peu. Elle se rend à la salle de bain où l’attendent Stéphane et les deux autres garçons. Ils l’accueillent en fermant la porte ; à clé. Cécile ne comprend pas. Ils l’allongent avec précaution, la tête entre le pied du lavabo et la baignoire sabot. Il n’y a pas de fenêtre, un néon crachote une lumière jaunâtre. Les garçons la rassurent. « Tu vas être bien, on ne va pas te faire de mal ». Une main se pose sur sa bouche. Son esprit s’envole, loin. Elle n’est plus là. Sébastien est resté dans la cuisine, il n’a pas levé le petit doigt.

Cécile rentre chez elle, hébétée. Elle a mal. Elle efface tout de sa mémoire. Elle ne dira jamais rien ; à personne. 

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Rêve d’ailleurs

Il est des voyages qui vous laissent des souvenirs impérissables et qui vous donne le goût de l’ailleurs jusqu’à devenir obsession. J’ai envie, j’ai besoin de partir mais je ne sais pas encore où. Mon mari est dans le même état d’esprit. Nous parlons sans cesse de ce futur voyage dont nous n’avons fixé ni la date ni la destination.

Pour l’heure, je me promène seule dans le village de La Jonchère, au gré de mes humeurs, l’appareil photo en bandoulière. Un village sans saveur si ce ne sont quelques curiosités qui ne méritent pas forcément le détour. En son centre, trône une église partiellement reconstruite à la fin du XIXème siècle. J’entre. L’intérieur est sobre et massif, vide. Un cierge brule d’une flamme souffreteuse devant la vierge à l’enfant. Je sors et poursuis mon chemin, au hasard. Là une bascule, plus loin un puit joliment restauré, là-bas, un lavoir transformé en fontaine. Je ne croise personne. La température est douce. Le printemps est là faisant éclore la nature d’une multitude de couleurs ; du jaune pour les jonquilles, du violet, du mauve ou du blanc pour les primevères, du vert tendre pour les jeunes pousses.

Au cours de ma balade quelques belles surprises m’attendent. Je fais le tour d’un étang peuplé de colverts qui s’envolent à mon approche en protestant bruyamment. Un cygne sur la berge me regarde d’un œil menaçant. Mon parcours me mène à un deuxième étang où s’ébrouent d’autres couples de canards. A mon grand étonnement, j’aperçois des ragondins. Ils sont en famille eux aussi, insouciants. Je dégaine mon appareil photo pour fixer ces instants purs et sauvages. Je poursuis ma marche sans but et voilà que m’apparaissent des daims parqués dans un immense pré. Le propriétaire, opportunément dehors à cet instant, m’explique que ce sont là les derniers représentants d’un élevage qu’il a cessé. A quelques pas, un arboretum est peuplé d’arbres majestueux ; chênes, sapins, mélèzes, douglas mais aussi d’essences plus rares sous nos latitudes. Il protège également une collection de rhododendrons unique en son genre. C’est là le véritable trésor de La Jonchère.

La nuit tombe.  Nous sommes à l’approche d’une nouvelle lune. La lumière se fait plus cendrée, m’offrant un magnifique clair de terre. Dans le viseur de mon appareil photo, notre plus beau satellite. J’actionne le zoom ; j’aperçois les cratères. Ne pas bouger. Ne pas respirer. S’assurer de l’immobilité absolue du capteur. Alors, d’un simple clic, je saisi cette image qui ravive mon envie d’ailleurs. Un ailleurs fait de terre cendrée. Je pense à l’Islande, terre de glace aux sources pérennes. Ce désir fugace fini par m’envahir pour devenir obsession. Celle-ci sera-t-elle compatible aux envies d’évasion de mon époux ?

Je rentre à la maison, ma précieuse image prisonnière de mon appareil photo. C’est avec excitation que je sors mon ordinateur pour partager ma prise de vue avec Olivier.

« Regarde cette photo.

– Elle est très belle !

– Elle me donne envie de partir, loin… lui murmurais-je à l’oreille. »

Nous discutons de notre vision des choses quant aux voyages que la photo nous inspire. Après plus de vingt ans de vie commune, nos génomes sont raccords. Olivier me dévisage. Nous pensons tous les deux à ce même pays. L’Islande nous offrirait une expérience bien différente de celles que nous avons vécu, sur d’autres terres, d’autres continents.

Le rouge intense des chemins d’Afrique nous revient en mémoire. Nous étions sur l’équateur au milieu d’une végétation luxuriante, bruissant des milles bruits des nombreux animaux qui peuplent la forêt. Nous habitions Libreville et avions, entre autres, entrepris de visiter l’hôpital du docteur Schweitzer à Lambaréné. Une équipée folle de plus de quatre heures pour quelques deux cents kilomètres sur une route plus ou moins carrossables. Nous avions traversé des villages poussés au milieu de nulle part, et avions passé de nombreux points de contrôles lors desquels il fallait montrer patte blanche en glissant quelques billets. La visite de l’hôpital, construit par le docteur et sa femme, reste un souvenir marquant. Nous avions vu le dénuement. Nous avions compris le dévouement. Plus récemment, c’est l’ouest américain que nous avons découvert en mode road trip. La visite de la vallée de la mort reste un moment unique où nous avons découvert une terre aride, blanche de sel, secouée par de fortes bourrasques de vent. Nous avons connu la pluie et le froid dans cette vallée célèbre pour ces températures extrêmement chaudes. Nous avons avalé des kilomètres pour rejoindre la mythique route soixante-six afin de retrouver le soleil et la chaleur pour finir sur la splendide et immense plage de Santa Monica.

L’Islande nous offrirait une excursion d’une saveur différente. Je songe aux cratères, aux paysages lunaires à l’image de ce clair de terre qui me fait voyager par procuration. Je nous imagine cheminant sur cette île à la découverte de son paysage si particulier. Je rêve d’ailleurs.

«On y va ?

– Chiche ! Demain, j’achète le Guide du routard. »

Olivier est déjà parti.

 

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Respirations

Quiétude

Il fait beau, nous décidons de pratiquer notre séance de gym douce dehors. Nous sommes un petit groupe de six personnes, exclusivement féminines.  Le parc n’est pas très grand mais il est le refuge d’arbres majestueux.  C’est le début du printemps. Les forsythias sont en fleurs, les bourgeons des fleurs du rhododendron apparaissent, les pâquerettes s’épanouissent auprès des boutons d’or. Çà et là les primevères égayent le parc de leurs couleurs chamarrées. Je m’installe au soleil avec mon tapis tandis que d’autres préfèrent l’ombre du cèdre bleu de l’Atlas qui voisine un énorme douglas. Un peu plus à l’écart, un groupe de bouleaux porte encore les stigmates de l’hiver. Nous débutons avec un exercice de respiration profonde. J’inspire, j’expire. Le soleil me caresse le visage. C’est bon. J’enchaîne les mouvements dictés par la voix calme de notre thérapeute. J’étire mon corps, le cou d’abord, les épaules ensuite, puis les jambes. J’enchaîne avec les exercices de renforcement musculaire. J’entends souffler, ahaner, rire. C’est vivant. Nous terminons par une pause relaxation. Allongée sur le tapis, les mains posées sur l’herbe folle, je ferme les yeux. Le groupe est silencieux. Tout le monde savoure l’instant. J’écoute ma respiration, le pépiement des oiseaux. Quelques brins d’herbe viennent me taquiner la paume des mains. Le soleil me réchauffe le corps. Je suis détendue. Je suis bien.

Mérite

Il y a quatre ans, nous sommes partis à la conquête du GR20, la grande randonnée Corse réputée la plus difficile d’Europe. Nous sommes cinq, nos trois « anciens » dont les âges s’échelonnent de 63 à 68 ans – de véritables cabris -, Olivier et moi, vingt ans de moins. Nous avons déjà 95 kilomètres dans les jambes. Il est six heures, nous nous préparons pour notre huitième étape. Une étape difficile qui nous annonce un fort dénivelé sur une courte distance. Nous voilà partis, sacs au dos, bâtons en mains. Nous attaquons par une piste forestière où j’observe avec délice les pins majestueux. La fraîcheur du matin nous revigore, les odeurs d’humus se mêlent aux parfums de sève. Le soleil se lève. Nous grimpons maintenant à une allure soutenue le long de la magnifique cascade des anglais. Une courte pause nous permet de prendre le temps d’observer ce torrent fougueux gonflé par la fonte des neiges. Il est bruyant, il rugit et se faufile entre les rocs de granite rugueux. Nous reprenons notre ascension pour attaquer des lacets raides qui nous mèneront jusqu’à la crête de la montagne à plus de deux mille cent mètres d’altitude. Une vision magnifique. A perte de vue, elle s’offre à nous, couverte de maquis et de hêtres, rocailleuse, violente par ses pics vertigineux. On ressent toute sa puissance. Nous traversons quelques névés qui résistent. La descente vers le refuge est difficile nous obligeant à passer d’un roc immense à un autre, mettant à rude épreuve nos genoux et nos cuisses. Puis, d’un coup, c’est l’apaisement. Le torrent Goltaccia se fait plus docile, la descente moins douloureuse. L’arrivée au refuge nous offre une vaste étendue verdoyante où nous pourrons installer notre bivouac. Après avoir baigné nos jambes fatiguées dans le torrent glacé, la récompense de chaque fin d’étape nous attends ; une pinte de Pietra bien fraîche à la couleur dorée. Les bulles crépitent à nos oreilles. Le parfum du houblon nous invite enfin à boire une première gorgée. C’est légèrement amer et fruité, frais et réconfortant. Nous dégustons notre bière, face à la montagne, à la chaleur du soleil. Déjà, nous pensons à la prochaine étape.

Moments intimes

Dimanche matin. Je me lève la première pour profiter de quelques instants de quiétude avant l’ouragan. Je mets la bouilloire en route, j’entends le clapotis de l’eau frémissante. Tout est prêt pour me servir un thé vert bien chaud que je vais pouvoir déguster en attendant Olivier qui me rejoint bientôt. On entend maintenant le plic ploc de la cafetière. Le parfum du café vient envahir la cuisine. Nous nous installons, lisant les nouvelles du jour sur nos tablettes respectives. C’est calme. Antoine, le plus jeune de nos trois enfants se réveille le premier. Après l’odeur du thé, du café c’est celle du pain grillé qui vient chatouiller nos narines. Antoine tartine avec application son pain encore chaud avec du beurre demi-sel. Je fais de même. Le beurre fond sur la tartine, c’est beau mais c’est encore meilleur. Ça croustille sous la dent, ça fond en bouche ; nos papilles se réveillent et nous avec. Nous prenons le temps de savourer l’instant ainsi que notre petit déjeuner. C’est encore calme. Camille et Abel font surface. Ils arrivent les yeux gonflés de sommeil. Et le rituel recommence. Bouilloire, tartines croustillantes, beurre. Petit à petit, la cuisine bourdonne joyeusement de milles bruits ; porte du frigo qui claque, cuillères et couteaux qui s’entrechoquent, éclats de voix. La cuisine ne désemplira pas avant midi, alors, le calme reviendra. Pour un instant.

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Panique à la clinique

Nous sommes à table pour le dîner, l’ambiance est plutôt joyeuse. On a presque l’impression d’être dans une cantine scolaire avec son brouhaha immanquablement lié. L’arrivée du directeur de la clinique psychiatrique vient suspendre les conversations en plein vol.  Il vient nous annoncer des mesures drastiques qui viennent entraver nos libertés. Finis les repas pris en commun, finis les ateliers thérapeutiques, finies les sorties, finies les permissions, finies les visites. Nous voilà dorénavant soumis à l’obligation de manger seuls à une table, rester dans notre chambre au maximum et porter un masque dès que l’on en sort. Le directeur anticipe de vingt-quatre heures les mesures qui nous seront confirmées par le Président de la République puis par le premier ministre. Confinement ! D’abord sous le coup du choc de l’annonce, quelques patients posent des questions d’ordre pratique.

– Pouvons-nous voir nos enfants ?
– Non.
– N’y a-t-il pas moyen d’autoriser les permissions ?
– Non.
– Comment pourrons-nous faire nos courses si les sorties sont interdites ?
– Nous allons nous organiser avec les soignants en fonction des directives qui nous arrivent au fil de l’eau.

Après le départ de notre chef d’établissement, la salle reste relativement silencieuse. Quelques murmures de désapprobation, quelques réactions de colère, d’incompréhension ; mais dans l’ensemble, la majorité reste coite.
Mon cerveau est en ébullition. Voilà maintenant six semaines que je suis hospitalisée. Six semaines que je partage mes repas avec les trois mêmes personnes avec lesquelles j’ai sympathisé. Six semaines que je m’applique à participer à tous les ateliers qui me sont proposés dans le seul but de progresser. Six semaines que je pratique régulièrement la randonnée ou la course à pieds pour m’aérer, sans compter les visites régulières de ma famille qui me faisaient tant de bien. A l’annonce de toutes ces nouvelles règles, tout s’écroule ; d’un coup. Je me sens apathique. Alors que je m’étais volontairement retirée du monde extérieur, je me mets à lire avec avidité toute la presse, j’écoute attentivement les informations plusieurs fois par jour. Ça devient une obsession.
La nouvelle intervention du directeur le lendemain soir au réfectoire vient enfoncer le clou. Les activités physiques individuelles sont proscrites. C’est un mot du Maire, que j’ai moi-même trouvé ce matin, coincé dans la porte d’entrée de notre établissement, qui le pousse à nous l’interdire. Je ne suis pas d’accord. Sur le courrier il est indiqué « LIMITER les sorties » et non pas purement et simplement les supprimer comme on nous le martèle. Par ailleurs, le ministre de l’intérieur a bien inclus le cas de la pratique du sport individuel dans les possibilités dérogatoires. Le directeur à qui je m’adresse avec véhémence n’en démord pas. Je ne lâche pas non plus. Je remue ciel et terre pour faire entendre raison à l’équipe médicale. La pratique du sport reste ma dernière bouée de sauvetage. Je suis prête à appliquer les règles que l’on nous impose mais il est hors de question d’aller au-delà des principes édictés par le gouvernement. Pour moi, l’établissement outrepasse ces fameux principes. C’est injuste.
Le surlendemain, au cours d’une nouvelle intervention du chef d’établissement, j’apprends qu’il sera possible de courir à condition de signer une décharge. J’ai eu gain de cause. Une bulle de plaisir intense vient me réconforter, je vais pouvoir prendre ma dose d’oxygène qui pour moi relève du vital. Aussitôt que me le permet mon emploi du temps loin d’être surchargé, c’est la fleur au fusil que je me présente au secrétariat pour obtenir le fameux sésame qui va me permettre de prendre l’air. C’est le responsable lui-même qui vient me dicter le texte que je rédige sur papier libre. De petite taille, sec comme un coup de trique, le cheveu ras et la cinquantaine bien entamée, il est raide – au sens propre comme au sens figuré-. A la deuxième phrase, il s’agace pour finir par perdre complètement son sang-froid. Je suis noyée sous un flot de paroles ou reviennent en boucle les mots confinement, inconscience, risque, virus, irresponsabilité.

– Mais j’ai un téléphone au cas où !
– Un téléphone ? Mais vous ne vous rendez pas compte ! Il n’y a personne dans les rues pour vous porter secours au cas où…

Il aurait pu me traiter de folle, c’eût été pareil ! Il conclut par ces mots magiques : « si vous voulez courir, vous quitter la clinique ». A-t-il seulement une idée de l’impact de ces mots ? J’éclate en sanglots. Arrêter maintenant alors que je commence seulement à avancer. Ma santé psychique est encore fragile après un stress post traumatique qui m’a conduit tout droit à une sévère dépression ; partir reviendrait sans doute à tout recommencer depuis le début -le mal-être, les séances éprouvantes auprès d’un psychologue, les rendez-vous chez le psychiatre, ma faiblesse à la maison, devant mes enfants-. Dramatique ! Face à ma réaction inattendue, celle du directeur ne l’est pas moins.

« – Allez vous mettre en tenue, je vous suis avec ma voiture. »

Abasourdie, je monte dans ma chambre, en larmes. Une infirmière m’y suit quelques minutes plus tard pour m’inviter à me changer. Il m’attend.
La gourde pleine, les baskets aux pieds et les yeux gonflés, je redescends avec l’infirmière pour une course hors du commun. Je ne ferai que cinq kilomètres, la voiture de monsieur Soleilhac derrière moi ; à bonne distance. A notre retour, je le remercie. A-t-il pris la mesure de ma démarche ? Pour ma part, j’ai compris pourquoi je me suis tant battue pour obtenir le droit de courir. La course à pied a le même effet que celui d’un puissant anxiolytique.

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Eclats de vies

Du bruit dans le couloir, les portes s’ouvrent et se ferment. Je me souviens ; je suis dans un service psychiatrique. Il est 6h30. Pour une fois, je dormais. Le nouveau médicament conjugué à l’augmentation de deux autres constituent un véritable cocktail Molotov qui m’assomme. J’ai parfois la tête qui tourne et j’ai surtout très soif. J’ai la bouche affreusement pâteuse. Je passe ma matinée à faire du coloriage dans ma chambre en vidant l’intégralité de la carafe d’eau mise à ma disposition et que je dois remplir moi-même à la fontaine d’eau commune. Cela m’oblige à sortir de ma chambre, furtivement. Surtout ; ne croiser personne.

12h06, on frappe à ma porte. L’aide-soignante la plus âgée ouvre et d’un ton péremptoire :

« —Vous venez manger

— Oui

—Et pas dans une demi-heure ! »

Bien, cela ne me donne évidemment pas envie d’y aller. Bon petit soldat, j’obtempère en laissant passer cinq minutes quand même ; histoire de…

Je m’habitue à manger en compagnie des autres patients tout en restant sur ma réserve. Je ne sais pas aller vers les gens, je suis mal à l’aise, je n’ai confiance en personne, à commencer par moi. Ils sont peu nombreux. Le service ne compte qu’une dizaine de lits. Au fil du temps, je ferai connaissance avec eux. Il y a Sébastien, l’amoureux de la musique de Flashdance que j’entends tous les soirs, « What a feeling ». C’est lui qui me taxe des clopes et qui a englouti la moitié de ma boîte d’After Eight. Sébastien qui a perdu sa maman trop tôt dans un accident de moto. Son monde s’est écroulé, il a sombré dans l’alcoolisme. La petite cinquantaine édentée, il en parait dix de plus. Il est là depuis un an, un peu perdu, un peu parti, surement très malheureux. Et puis, il y a Alexandre, schizophrène affectif. Trois tentatives de suicide en quatre ans. Joli score. C’est pourtant un garçon plutôt volubile et chaleureux. Christophe est un jeune papa discret qui ne dort pas et qui n’en peut plus de prendre des médicaments. Il n’a qu’une envie, retrouver sa femme, son petit garçon de quatre ans et vivre. Josiane ne mange pas, ou si peu. Pour elle, le même cauchemar se déroule toutes les nuits, inlassablement pour l’emmener jusqu’à l’épuisement. Il y a les deux mamies aussi. L’une d’entre elle parle sans cesse de ses douleurs et de celles des autres, elle les raconte fort, à tous. Sa vie n’est-elle donc faite que de souffrances physiques ? La grande femme à la canule dans les narines est partie.

La vie continue, hors du temps ; du moins c’est mon impression. Je ne sais plus quel jour on est. Est-ce que je sais seulement qui je suis ? Le service psychiatrique tourne, les uns s’en vont, les autres restent. Alexandre et Christophe sont partis, aussitôt remplacés par de nouveaux arrivants. Je croise Marissou qui nous arrive à la suite d’une crise de tétanie. A près de quatre-vingts ans, voilà plus de six ans qu’elle s’occupe seule de son mari handicapé. Une goutte d’eau a fait déborder le vase pour la mener jusqu’ici. Elle ne restera que quelques jours. Une gentille grand-mère qui va reprendre le cours de sa vie épuisante. Je fais connaissance avec Stéphanie. Une vraie dingue ! C’est amusant de dire ça quand on est soi-même dans un tel service. J’assume. Stéphanie est alcoolique, elle est là pour se défaire de cette addiction. Ancienne zadiste, elle pratique le bouddhisme depuis quinze ans. Jusqu’ici tout va bien. Elle s’est installée dans un monastère avec sa mère et ses trois filles pour y vivre en totale autarcie. Car oui, il faut fuir les villes, bientôt il n’y aura plus rien à bouffer, les banques vont disparaître et l’argent avec. –  Il se trouve que, je travaille moi-même dans une banque  – . L’homme est bon mais il est gouverné par autre chose. Mais quoi ? Je vous le demande. Notre planète est belle et bonne – nous sommes d’accord -, mais il faut tout faire péter – ah, finalement nos points de vues divergent passablement – . On nous prend pour des cons, les tours du World Trade Center, ce sont les Etats-Unis eux même qui les ont fait exploser.

« —Pourquoi ?

—Pour pouvoir faire la guerre aux pays qu’ils accusent.

— Ah oui, bien sûr… »

Théorie du complot ? Si Stéphanie n’était pas bouddhiste, elle serait terroriste. Alors, merci le bouddhisme !

Et puis, il y a moi. Moi qui ai tout pour être heureuse me dit-on ; un mari débordant d’amour, trois enfants formidables et une carrière professionnelle que l’on peut qualifier de réussie. C’est bien là l’image que je renvoie. Je peux lire l’incompréhension dans le regard de ceux qui ne savent pas. La maladie psychique reste un mystère pour la plupart d’entre-nous.  Il ne se passe pas un jour sans que je me demande ce que je fais ici. Même les autres patients se demandent pourquoi je reste. Je ne dois sans doute pas avoir le profil d’après leurs critères. Il est vrai que je me sens privilégiée dans ma vie familiale et matérielle par rapport à la plupart d’entre eux. Que de misère en ce bas monde.

Pourtant, moi aussi je vais mal. J’ai le droit d’être mal. J’ai des raisons d’être mal, d’avoir mal. Mon fardeau est tellement lourd à porter. Il pèse des tonnes. Pourquoi les souvenirs de ces agressions sexuelles viennent-ils me percuter de plein fouet trente ans après les faits ? Pourquoi ce sentiment de violence dans ma tête, dans mon corps ? A quoi rime ce séjour ? Ils me shootent de médicaments, et puis quoi ? Tout va s’effacer d’un coup de baguette magique ? Je suis marquée au fer rouge. Est-ce que quelqu’un comprend ? Quels seront les souvenirs gravés dans la tête de mes enfants ? Les souvenirs d’une femme ambitieuse, pleine de vie et de projet finalement emportée par une vague plus forte qu’elle ?

Pourtant, je ne me laisserai pas abattre. J’ai été forte jusqu’à présent. Je me sortirai de ce mauvais pas quelles que soient les difficultés à surmonter. Pour ma famille d’abord et pour moi surtout.

La volonté est là, solide. C’est moi qui gagnerai, il faudra du temps sans doute mais je le prendrai.

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Jonathan

Jonathan Livingston le jeune goéland n’a qu’une idée en tête. Apprendre à voler haut dans le ciel infini plutôt que de se contenter du vol à basse altitude destiné à se sustenter. Ses parents inquiets de voir leur jeune fils voltiger à n’en plus finir tentent de le ramener à la raison. Un goéland n’est pas fait pour voler mais pour manger. A son corps défendant, Jonathan accepte de rentrer dans le droit chemin.

Jonathan tente désespérément d’obéir à ses parents en se fondant dans la masse des goélands pour suivre leurs règles. Mais cette vie là n’est pas faite pour lui. Décidant de gouter à nouveau aux plaisirs de la vitesse, c’est en pleine mer, lors d’un essai de haute voltige, qu’il subit un échec douloureux qui le plonge dans le doute.

« Je ne suis qu’un goéland, ma place est auprès des miens, sur le rivage ».

Sur le chemin du retour, il ne peut s’empêcher de réfléchir au moyen de contourner l’obstacle l’ayant conduit à s’écraser sur la surface si dure de la mer sombre. Une idée sur le positionnement de ses ailes le pousse à reprendre son entrainement. Toute la nuit, Jonathan vol de plus en plus haut pour mieux piquer à vitesse folle.

Epuisé mais heureux, Jonathan rejoint son clan non sans faire une dernière prouesse devant la communauté avant d’atterrir. Les goélands l’attendaient, réunis en grand conseil qui n’a que deux buts : désigner un nouveau chef ou prononcer l’exclusion. Jonathan n’a que faire de devenir chef, il ne souhaite qu’une chose: partager son expérience avec ses semblables. Pourtant, les mots de l’Ancien sont sans appel. « Jonathan Livingston, tu es indigne de la famille des goélands, tu ne fais plus partie des nôtres ».

Jonathan, le cœur lourd, déçu par cette intolérance et le manque d’esprit d’ouverture des siens s’en va rejoindre les falaises au loin pour y finir sa vie, seul. Il reprend ses exercices de vol et les perfectionnent davantage. Il se saoule de liberté jouant de ses ailes pour se lancer dans les plus folles des acrobaties.

Des années durant, Jonathan n’eut de cesse de progresser. C’est un soir, lors de l’un de ses vols en solitaire, que deux goélands majestueux le rejoignent. Tous les deux volent à ses côtés aussi bien voire mieux que lui.

« Jonathan Livingston, veux tu en apprendre davantage ?

– Oui, je le veux. »

Avec une douceur infinie, les deux goélands lumineux invitent Jonathan à les suivre pour un envol vers une autre dimension.

Eberlué, Jonathan arrive dans ce qui lui semble être le paradis. Une douzaine de goélands l’accueillent avec bienveillance. C’est Sullivan qui se chargera de lui apprendre les exercices de vol les plus audacieux. Jonathan progresse à grande vitesse. Sullivan est émerveillé par les prouesses de son apprenti qui veut plus encore. Il s’adresse alors à Chiang qui accepte de le prendre sous son aile pour lui apprendre les notions fondamentales. Aux questions de son élève, il répond :

« Jonathan, il n’existe de paradis que la perfection que l’on atteint en se libérant des limites physiques de son propre corps. Continue à apprendre l’amour ».

A ces mots, Chiang disparait dans un éblouissement magnifique. Jonathan apprend la bonté, à comprendre la nature de l’amour. Il éprouve alors le besoin de transmettre ses connaissances à d’autres goélands sur terre qui eux aussi aiment voler. De retour dans son pays, il aperçoit un jeune goéland, seul, effectuant des acrobaties. Ce sera son premier élève.

Jonathan apprend à Fletcher l’art de voler, l’entrainant à mille péripéties spectaculaires. Par amour du vol, d’autres élèves se joignent à Jonathan. Il leur apprend la liberté, à dépasser les limites, briser les chaines pour libérer la pensée reprenant ainsi les enseignements de Chiang. Ses élèves aguerris, Jonathan les incite à rejoindre le clan dont ils ont été exclus.

« Mais pourquoi devrions-nous retourner auprès de ceux qui nous ont bannit ?

– Ne voulez-vous pas partager vos connaissances ? Les goélands ont le droit de jouir de la même liberté que vous. »

Les élèves dont la confiance en Jonathan est illimitée arrivent vers le clan en parfaite formation. Cependant, les consignes de l’Ancien de la communauté sont radicales.

« Ignorez les exclus ou vous le serez vous-même à votre tour ».

Se jouant des règles, Jonathan multiplie les entraînements au-dessus du clan avec ses élèves. Ils les poussent à se dépasser éveillant la curiosité des membres de la communauté. Deux goélands les rejoignent enfin, se condamnant vis-à-vis du clan. Jonathan pousse Kirk à voler.

« Je voudrais voler mais je ne peux pas. Mon aile est paralysée.

– Joins-toi à nous et nous t’apprendrons.

– Vous pensez que je peux voler ?

– Je dis surtout que tu es libre d’être toi-même. »

Kirk prend son envol et hurle sa joie. A ses cris de victoire, un millier d’oiseaux font cercle autour de Jonathan et ses élèves. Ainsi donc, la réussite est à portée de tous ?

Lors de l’un de ses exercices, Fletcher, volant à grande vitesse, plongeant en direction de la nuée de goélands, se voie contraint à dévier sa course pour éviter un oisillon. C’est l’accident. Il percute de plein fouet une paroi rocheuse.

« Fletcher, tu vas trop vite en besogne.

– Jonathan ? Je suis mort ?

– Allons Fletcher, si tu entends ma voix c’est que tu n’es pas mort. Le corps n’est rien d’autre qu’un effet de la pensée. »

Fletcher relève la tête, secoue ses plumes. La foule de goélands témoins de la scène est interloquée.

« Jonathan l’a touché, c’est l’œuvre du démon !

Les deux goélands disparaissent avant que la foule menaçante n’ai pu les atteindre.

« – Tu vois Fletcher, tu ne peux franchir tes limites que les unes après les autres. Ne va pas trop vite. »

« Fletcher, tu as franchi de multiples étapes, tu es prêt à prendre ma relève.

– Jonathan, il est trop tôt.

– Non Fletcher, au contraire. Tu es prêt à transmettre tes connaissances et aider chacun à trouver le bien être. Adieu Fletcher. »

Fletcher éduque de nouveaux élèves. Il se reconnait en eux lorsqu’il prenait ses premiers cours. Il ressent alors de l’amour pour eux et trouve enfin la voix de la sagesse.

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2030 etcetera

Une étendue de terre craquelée, vierge de toute végétation s’étend sous mes yeux brulés par le soleil. Quelques vestiges de la vie aquatique reposent en son milieu. Je suis en Creuse, année 2030. Le Lac de Vassivière n’est plus. Je sais que les touristes ont déserté le département depuis quelques années. Les bateaux taxi ont disparus, les régates et la coupe de France de natation en eau libres auxquelles j’aimais assister oubliées. Des centaines d’emplois saisonniers volatilisés, cafés, hôtels, restaurants, artisans et commerçants fermés. Je pleure devant cette zone morte en plein cœur de la France.

Je sais que le département a perdu la moitié de sa population. Une partie des habitants de la région Nord a migré vers son Sud, le reste a rejoint le Puy de Dôme en évitant soigneusement Clermont-Ferrand devenu fournaise. C’est dans les hauteurs qu’ils ont trouvé refuge, tentant de reprendre leurs activités agricoles, histoire de ne pas mourir de faim.

Je suis une nomade. Je vais et viens au gré des températures et de l’emploi disponible. Et je vois.

Le sort des creusois n’a rien à envier à ceux des habitants de la côte méditerranéenne. Les eaux ont monté poussant la population à se retirer dans l’arrière-pays. La migration ne fut pas sans heurts, les autochtones refusant de se laisser submerger par ces nouveaux venus, défendant bec et ongles leur territoire déjà passablement touché par la montée des températures. On frôla la guerre civile, étouffée dans l’œuf par le déploiement de militaires diligentés par le gouvernement.

Le chaos est mondial. Les enjeux économico politiques l’ont emporté sur la raison.

Le rapport sur le climat de deux mille vingt-deux voyait juste. Il est trop tard, trop vite.

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Le bon docteur Lamalisse

Connais-tu les histoires du bon docteur Lamalisse ? C’est un docteur qui n’hésite pas à aller au-delà de son métier pour rendre service, principalement à de jolies jeunes femmes. Malgré son embonpoint, sa pipe passée de mode et son crâne chauve, il attire la confiance de toutes ses patientes qui n’hésitent pas à se confier à lui quel que soit le sujet.

Je vais te raconter l’une d’entre elles.

Une nuit, alors qu’il dormait, il entendit une sonnette. Il crut d’abord rêver mais non, c’est bien la sonnette de sa maison qui retentissait à tout rompre. Définitivement réveillé par ce vacarme il sauta de son lit pour aller jusqu’à la porte d’entrée en grommelant.

« Qui est là ?

– C’est Madame Lelièvre. Docteur ouvrez-moi.

– Il est vingt-deux heures et en plus je souffre des intestins. »

Il lui arrivait en effet d’être pris de gaz incontrôlables, bref, il pétait aussi fort qu’un éléphant sans pourtant le faire exprès. Evidemment, cette nuit-là, il ne souffrait de rien du tout. Il voulait simplement dormir.

« Docteur s’il vous plait.

– Je vous verrai demain.

– Ce n’est pas possible. J’ai besoin de vous immédiatement. Il s’est passé quelque chose de très très grave. »

A ces mots, oubliant qu’il était en slip, le bon docteur Lamalisse fit entrer Madame Lelièvre.

C’était une très belle jeune femme, aussi belle qu’une princesse, mariée à un Monsieur très riche et bien connu des gens de la ville. Elle était totalement affolée. Elle essayait de parler sans y arriver tant elle était bouleversée. Enfin, elle dit :

« Docteur, s’il vous plait, venez vite. Mon amoureux est dans ma chambre. Il ne bouge plus et mon mari va rentrer de sa réunion.

– Votre amoureux ? Mais enfin, une femme mariée ne doit pas avoir d’amoureux !

– Je sais docteur, c’est mal mais c’est pourtant la vérité. Mon amoureux est tellement beau, tellement gentil que je n’ai pas pu résister. Dépêchez-vous je vous en prie. »

Ni une ni deux, le bon docteur s’habilla en quatrième vitesse. Madame Lelièvre pleurait tellement qu’elle n’avait même pas vu l’ombre du slip du docteur.

« Vite docteur ! Je vous emmène avec ma voiture. »

La voiture démarra en trombe plaquant le bedonnant docteur au siège passager. Transpirant à grosses gouttes, il ne se fit pas prier pour mettre sa ceinture de sécurité.

« Docteur, c’est affreux. Je l’aimais tellement.

– Je comprends… Attention au feu rouge !! »

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Madame Lelièvre et le bon docteur arrivèrent à destination.

Ils entrèrent dans la chambre. Le lit était sens dessus dessous, le drap à droite, les oreillers à gauche, la couette par terre. Le jeune amoureux de Madame Lelièvre était étendu sur la moquette, à plat ventre, nu comme un vers. Le bon docteur procéda à toutes les vérifications. Pas de doute, le jeune homme ne respirait plus.

« Madame Lelièvre, je suis désolé. Votre amoureux est parti.

– Comment ça parti ??

– Il est mort. »

La belle dame s’effondra à genoux pour pleurer toutes les larmes de son corps.

« Madame, levez-vous. Aidez-moi à le retourner pour le mettre sur le lit. Ensuite, nous l’habillerons. Nous devons terminer avant le retour de votre mari. »

Enfiler le caleçon ne fut pas un problème, le jean slim si ! A cheval sur son amoureux, Madame Lelièvre tirait le pantalon tandis qu’au pied du lit, le bon docteur tirait sur les pieds. Suants et soufflants, ils réussirent à boutonner le maudit slim, enfiler les Converses et enfin la chemise non sans se battre avec les bras du jeune homme pour les mettre dans les manches.

« Bien. Maintenant, remettez de l’ordre dans sa chevelure. »

Madame Lelièvre se mit à peigner son amoureux avec ses doigts, procédant à un savant coiffé-décoiffé comme seuls savent le faire les coiffeurs des grands salons. Bien que blanc comme un linge le jeune homme faisait maintenant bonne figure. Madame Lelièvre l’embrassa alors passionnément sur la bouche répétant sans cesse « Adieu mon amour ». Minuit sonna.

« Aïe aïe aïe, c’est l’heure de la fin de la réunion. Vite, Madame, aidez-moi à le porter dans le salon. Nous allons l’assoir sur le canapé. Allumez les lumières. »

C’est alors que la porte d’entrée s’ouvrit et se referma en claquant bruyamment. Le cœur de Madame Lelièvre battait à tout rompre.

« Par ici Monsieur. Nous sommes dans le salon. Nous avons eu un petit accident.

– Que se passe-t-il ?

– Et bien je suis resté tard à bavarder avec votre épouse et votre ami qui m’avait emmené en voiture lorsqu’il est tombé dans les pommes. Voilà un moment que nous essayons de le ranimer sans résultat. Aidez-moi à le porter à son véhicule, je le soignerai mieux dans mon cabinet. »

Le mari, sous le choc, ne se fit pas prier. Ils empoignèrent le jeune homme par les aisselles et les chevilles et le trimbalèrent comme un pantin à travers la maison jusqu’à la voiture. Le bon docteur l’installa sur le siège comme si de rien n’était.

« Vous pensez que c’est grave docteur ?

– Non, sans doute un coup de chaleur. Ça va aller. Je ne m’attarde pas. Au revoir Monsieur. A bientôt Madame. »

Il fit un dernier signe de la main à l’attention du couple désormais réunis et démarra aussitôt. Le docteur Lamalisse n’en menait pas large. Pourvu qu’il ne croise personne. Tout le long de la route, le jeune homme s’écroulait sur l’épaule du docteur qui le repoussait à grands coups de coude. Arrivés au domicile du malheureux sans encombre, le docteur annonça aux parents que leur fils avait perdu connaissance sur le chemin et demanda qu’on l’aide à le monter dans sa chambre. Alors, après avoir fait mine d’ausculter le pauvre jeune homme devant sa famille inquiète, le bon docteur annonça d’une voix solennelle :

« Il est mort ».

Cette histoire, le Docteur Lamalisse la raconta à l’une de ses jeunes patientes nouvellement mariée.

« Mais enfin Docteur, pourquoi me racontez-vous cette affreuse histoire ?

– Au cas où vous auriez besoin de mes services, mais surtout pour que vous ne fassiez pas la même bêtise que Madame Lelièvre. Le mensonge est un vilain défaut. ».

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Une nouvelle vie

Trois semaines avant son installation à Nottingham dans un joli quartier situé non loin de la rivière Leen qui traverse la ville, un jeune couple d’une trentaine d’années avait déjà été victime de quatre cambriolages. C’était vraiment jouer de malchance, à croire que les délinquants leur en voulaient personnellement. William et Deby avaient alors choisi de déménager dans un lieu réputé plus calme avec un taux de délinquance nettement inférieur à celui de leur ancien lieu d’habitation.

Pour autant, afin de parer à toutes mauvaises surprises, le mari, qui travaillait pour une société de sécurité depuis plusieurs années, emprunta avec l’accord de son supérieur, un système de surveillance qu’il installa avec le plus grand soin dans sa nouvelle demeure pour tenter d’attraper d’éventuels malfaiteurs. Cela eu, en outre, l’avantage de rassurer Deby passablement secouée par les cambriolages successifs de leur ancienne maison.

Leur demeure aménagée, ils purent s’adonner à leur passion, la culture de plantes d’intérieurs. William avait passé du temps sur internet pour trouver des plants de qualité et l’éclairage du salon fut adapté pour qu’ils puissent pousser de manière optimum en un temps record.

« Je me sens bien ici chéri.

– Moi aussi mon amour. Tu as vu comme nos plantes sont belles.

– Oui, c’est une réussite. On peut dire que nous avons la main verte !

– Un petit moment détente en amoureux ?

– Avec plaisir. »

Ce fut une soirée délicieuse.

Malheureusement, quelques temps plus tard, comme, William l’avait prévu, leur pavillon fut une nouvelle fois visité. Le home cinéma, les ordinateurs portables, les quelques bijoux de Deby furent dérobés, la maison fouillée de fond en comble. Une nouvelle violation du domicile qui plongea Deby dans la détresse, à la limite de la dépression. William fut lui aussi affecté mais, cette fois, les caméras capturèrent des images très nettes du larcin. Satisfait du résultat, il remit la bande vidéo à son commissariat local. William passa la soirée à rassurer Deby lui promettant que grâce au système de surveillance les malfaiteurs seraient confondus rapidement et mis hors d’état de nuire.

Le matin suivant, il découvrit avec surprise des policiers à sa porte d’entrée.

« Deby ma chérie, vient vite voir, je crois que la police nous apporte des bonnes nouvelles.

– Déjà ! Mais c’est incroyable. Quelle efficacité !

– Entrez Messieurs les agents, je vous en prie. Deby, fais-nous couler un bon café.

– Bonjour madame, monsieur. Les images que vous nous avez confié hier sont d’une très grande qualité. C’est assez rare pour le souligner.

– Oui, je travaille dans une entreprise de surveillance qui m’a confié du matériel dernier cri.

– Vraiment, je vous félicite. Ces images vont nous permettre de procéder à votre arrestation.

– Pardon ?

– Nous avons identifié neufs plants de marijuana que vous cultivez dans votre propre salon. Ils sont parfaitement visibles sur la bande vidéo que vous nous avez gentiment confié. Aussi, je vous demande de nous suivre. Stuart, tu t’occupes de récupérer les plants s’il te plait. »

Quel abruti !

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Jusqu’où le chat nous mènera-t-il ?

Je m’appelle Rachelle. Je suis une Maine Coon pure race et je suis la maîtresse de maison. Je contribue à coloniser la terre. Mes congénères et moi avons une capacité à prospérer dans tous les habitats terrestres. Je participe au travail commencé il y a quelques millions d’années. Mes ancêtres se sont répandus sur toute la surface du globe. Une fois bien installés, ils se sont laissés domestiquer. Les malins ! Ils réussirent même à se faire aduler des Égyptiens, ces pauvres fous. Le chat a mis la première patte chez l’homme. L’avenir s’ouvrait sous les meilleurs auspices. La soumission des humains était en route.

Que de chemin parcouru depuis. Rien qu’aux Etats-Unis, nous sommes soixante-quatre millions, ça nous laisse supposer deux-cent cinquante millions d’oiseaux tués chaque année. Je vous laisse calculer ce que ça peut donner au niveau mondial. Nous constituons aujourd’hui une menace pour la conservation de la biodiversité et sommes classés dans la liste des cent pires espèces envahissantes du monde. Je ne suis pas peu fière. Le plus drôle c’est que les humains sont coincés. S’ils tentent de nous mater, les voilà confrontés à la prolifération de rats, de lapins et de souris ! 

Pour ma part, je passe mes journées à dormir, jouer ou manger. Mes domestiques s’occupent de moi. J’ai tout ce que je veux. Une panière douillette est à ma disposition, j’ai des croquettes à volonté, des petits jouets avec lesquels je prends un malin plaisir à parcourir ma maison dans le seul but de faire un maximum de bruit. Je me prélasse sur le fauteuil préféré de la doyenne de la maison. Je monte sur les tables. Je renverse tout ce que je peux, j’aime particulièrement les vases remplis d’eau. Je m’amuse à les voir courir pour réparer mes bêtises, éponger l’eau sur le parquet fraichement ciré. Petite coquetterie, j’ai le poil abondant. Je me délecte à observer mes domestiques à genoux devant moi pour me brosser quotidiennement. On frôle la prosternation ! Que du bonheur ! J’ai soumis un foyer à moi toute seule. Attention, je fais aussi les efforts qu’il faut pour me faire aimer. D’abord, je suis belle, ne vous en déplaise. Je n’ai que sept mois mais je suis déjà plus grande que les deux bâtards qui ont colonisé le foyer voisin. Ceux là ont pourtant trois ans. Avant mon arrivée ils venaient parfois réclamer le couvert. Aujourd’hui, il n’en est évidemment plus question. On ne mélange pas les torchons et les serviettes ! Pour en revenir à moi, au-delà de ma beauté naturelle, je sais me faire câline quand il le faut. Je vocalise, je roucoule. Je me glisse dans les chambres pour réchauffer les pieds des dormeurs. Je suis mi ange, mi démon.

Combien de mes congénères ont fait la même chose ? Nous sommes très bien organisés entre chats domestiques et chats errants. A chacun notre tâche. Tous les chats domestiques ont fait le même travail que moi. Que de foyers soumis à nos désidérata. Voilà l’homme contraint de produire tout un tas d’articles pour nous satisfaire. Il a commencé avec des petites choses simples, le panier, la gamelle pour finir par se lancer de façon débridée dans la création d’articles de plus en plus élaborés comme les arbres à chat – Bastet ! que c’est laid – qui prennent une place inouïe dans le foyer, les boites de croquettes ornées d’illustrations de mauvais goût, les balles bleues, vertes, rouges avec ou sans grelot, des laisses à paillettes, des harnais de toutes les couleurs, des pâtées de tous les goûts. Une véritable industrie au service de sa majesté le chat qui bénéficie du gîte et du couvert sans produire le moindre effort. Et je ne parle pas de l’essentiel. Combien à votre avis mes domestiques ont-ils déboursé pour m’adopter ? 1500 euros ! Payer pour se soumettre. Voilà qui me laisse perplexe mais qui n’est pas sans me conforter dans ma suprématie. Nous les chats de race sommes les rois.

Attention quand même à ne pas nous confondre avec les chats errants, des chats domestiques délibérément rendus à la nature. Ceux-là n’ont pas de fierté. Ils se reproduisent comme des lapins si je peux me permettre cette expression. On en voit partout, sur les trottoirs, sur les toits, dans les jardins. Ils se déplacent en bandes organisées. De vrais chasseurs, sournois mais tellement utiles. En milieu urbain pour ce fameux problème de rats, en milieu rural pour les lapins ! Ils ont fait en sorte de se rendre indispensables. Un véritable tour de force ! Ils arrivent même à amadouer certains habitants avec des miaulements à les faire pleurer et obtenir ainsi le couvert et quelques caresses. Ça, c’est seulement quand ils en ont envie. Ce sont eux qui décident. Evidemment, s’il est hors de question que je partage mon territoire – un chat de ma classe ne saurait s’abaisser à cela- avec l’un d’entre eux, je ne peux m’empêcher de trouver leur façon de faire intéressante.

Reste le chat sauvage. Il a fait moins fort que nous autres. Je ne sais pas comment il s’est débrouillé mais il a même disparu dans certaines parties du monde. Enfin si, je sais. Son habitat naturel a été malmené. Du coup les humains le protège lui et son environnement. D’une pierre deux coups ! Il est bien là, tapis dans l’ombre des forêts denses ou à l’affut dans les déserts. Il occupe le territoire qui nous échappe encore. Nous nuisons essentiellement la nuit quand lui le fait le jour. Nous sommes complémentaires. Le chat sauvage est notre arrière garde.

Nous continuons à nous multiplier. Nous avilirons davantage encore les humains qui n’ont finalement été créés que pour nous servir. Quand je vois la part de l’industrie qui nous est déjà acquises, je bois du petit lait – pas trop, ce n’est pas bon pour mes intestins-. Viendra le temps où nous serons tellement nombreux que tout, absolument tout nous sera dédié. Nous submergerons le monde de nos besoins. Les rues grouilleront de chats, tous les foyers seront colonisés, l’activité tout entière des humains sera tournées vers nous et nos caprices. Alors, nous aurons réussi, nous, les maitres du monde.

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L’affaire Coena Cypriani

Sandrine Morel

27 rue du Belvédère

64000 Bayonne

Secrétariat Général d’Interpol

200, Quai Charles de Gaulle

69006 LYON

Bayonne,

Le 25 mars 2008

Objet : Affaire Coena Cypriani

Madame, Monsieur le Commandant,

J’ai pris connaissance avec le plus grand intérêt de l’affaire dite « Coena Cypriani » dans la presse.

Je suis bibliothécaire archiviste à Bayonne et j’ai l’occasion de travailler avec un ami professeur de Physique-Chimie et pharmacie. Nous nous sommes penchés sur cette affaire hors du commun dans la mesure où elle concerne un sujet qui nous passionne.

Pour nous remettre dans le contexte, je dirais que cet ouvrage, bien connu des collectionneurs et amateurs de livres anciens, représente un texte d’importance fondamentale pour comprendre la religion médiévale. La Coena Cypriani est en effet une des œuvres les plus curieuses de la littérature chrétienne de l’antiquité tardive. On y raconte le banquet nuptial du roi Johel, le comportement grotesque de la centaine de convives bibliques présents et finalement l’enterrement d’un hôte du nom d’Achar tué par les invités le lendemain du festin. C’est le vol de présents offerts au roi qui servira de prétexte à l’assassinat d’Achar. Ce texte comique écrit en latin se moque des écritures saintes. Pour certains, ce sera un blasphème que d’utiliser ainsi la Bible à des fins parodiques.

Cette œuvre a été traduite en allemand en 1992 puis en italien en 1999.

Par pure curiosité, mon ami professeur et moi, nous sommes penchés sur quelques livres anciens il y a de cela plusieurs mois. Nous les avons analysés au rayon x. Nous avons non seulement découvert sur la couverture verte de ces ouvrages un pigment fortement chargé en arsenic mais aussi que l’épaisse couche de peinture de couleur identique qui obscurcit les lettres manuscrites est composé du même poison.

Les articles de presse parlent de 2500 morts au travers de divers pays. Au regard des différents éléments d’analyse que je vous livre, il est fort probable qu’un acteur mal intentionné soit impliqué dans la reproduction de ces ouvrages, utilisant les méthodes anciennes, à savoir l’utilisation de l’arsenic tant pour la couverture du livre que pour les lettres manuscrites.

Cela étant exposé, je vous livre une piste de réflexion qui pourrait potentiellement vous mettre sur une voie d’investigation que je crois digne d’intérêt.

Je pense à Civitas fondé en 1999 aussi connu sous le nom d’Institut Civitas qui se définit lui-même comme un « lobby catholique traditionaliste ».  Il milite pour le rechristianisation de la France et de l’Europe. Un mouvement dont le but est la « restauration de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ ». Cet institut est jugé proche d’une certaine minorité de l’extrême droite. Il est également très fortement lié avec la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X. Cette société de prêtres intégristes n’est pas reconnue par l’église catholique et réputée pour sa frange dure. Son fondateur, Marcel Lefebvre, n’hésitait pas à critiquer la politique d’ouverture postconciliaire qui prônait notamment le dialogue inter-religieux l’accusant d’être issue du libéralisme et du modernisme. Une réforme qui selon lui était tout entière empoisonnée sortant et aboutissant à l’hérésie. Il est notable de constater que cette société est largement implantée en France mais aussi en Suisse, en Belgique, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud.

De toute évidence, ce milieu doit considérer la Coena Cypriani comme blasphématoire or, il semble que certains de ses membres se soient autoproclamés inquisiteur. Avec le soutien de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X pour son implantation à travers le monde et sa connaissance des techniques moyenâgeuses concernant l’utilisation de l’arsenic, l’Institut Civitas a pu centraliser les copies traduites en 1992 et 1999 pour les faire empoisonner avant d’inonder le marché. Pour ce faire, ils ont pu transiter par le site d’enchères de livres rares tout récemment crée « interenchères.com ». J’ai en effet pu constater que le fondateur de ce site n’est autre que le vice-président de l’Institut Civitas.

Comme vous le savez, l’arsenic inorganique, c’est-à-dire sous sa forme pure ou lié à l’oxygène, est très dangereux même à faible dose, surtout en cas d’exposition répétée. L’intoxication aiguë se traduit par des symptômes comme des vomissements, des douleurs œsophagiennes et abdominales et des diarrhées sanguinolentes. C’est un élément hautement toxique que l’on peut qualifier de poison violent pouvant entrainer la mort par arrêt cardiaque. Par ailleurs, si la température s’accroit ou la pression partielle de l’oxygène s’élève, l’arsenic brule. Ce dernier état de fait pourrait expliquer la disparition des livres des victimes.

Le but de Civitas me parait simple : supprimer des érudits qui auraient pu faire publicité de cette œuvre et la faire connaitre dans le monde entier. Ils ont par ce moyen, tué dans l’œuf toute velléité de transmission de savoir concernant cet ouvrage à la réputation sulfureuse.

Espérant vous avoir apporté quelques éléments nouveaux,

Je reste à votre entière disposition et vous prie d’agréer, Madame, Monsieur le Commandant, l’expression de mes salutations distinguées.

Sandrine Morel

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La course contre la montre

La gestion du temps, quel vaste sujet. Compagnon des temps modernes, la question se traite chaque minute de chaque jour. Cela pourrait être facile s’il n’y avait ce Petit vélo qui tourne en boucle dans ma cervelle de moineau. Petit vélo que fais-tu ? Qui est-tu ? Ce qui est certain, c’est que tu es sournois ! Je ne te vois pas venir quand je suis concentrée à mon bureau et que tout à coup je m’aperçois que je regarde par la fenêtre. Tu m’entraînes à me perdre dans le camaïeu de verts qui éclabousse mon horizon. Une mésange se pose sur une branche. Le chat du voisin fait une courte apparition dans le jardin. Tiens, il faudrait que je désherbe. Voilà dix minutes de passées. Non, Petit vélo, je n’enfilerai pas mes bottes pour aller arracher les pissenlits. Je lute pour revenir à mon objectif premier : écrire. Je me penche sur mon clavier, j’écris péniblement quelques lignes et Petit vélo m’envahit de nouveau. Et si je me faisais les ongles ? Ils pourraient sécher alors que je travaille. Gain de temps. Bien sûr que non ! Je vais encore perdre de précieuses minutes à vouloir faire deux choses à la fois. Mais Petit vélo est plus fort, il tourne et retourne dans ma tête et hop, me voilà partie dans la salle de bain chercher mon matériel de manucure. Je jongle avec ma lime à ongles et mon texte. Oh, il est déjà presque midi. Je n’ai pas vu le temps passer. Il faut préparer à manger, les enfants vont rentrer. Le vernis est posé, le récit inachevé.

Je dois apprendre à maîtriser Petit vélo. Ce pourrait-il que son deuxième prénom soit Concentration ? Est-ce aussi simple ? J’ai froid aux pieds, je lâche mon ordinateur pour enfiler une paire de chaussettes. J’en profite pour sortir fumer une cigarette. Les oiseaux pépient. Le printemps s’annonce. Il faudrait vraiment que je désherbe. Le vent frais me pousse à rentrer. Je me remets à la tâche. Les nuages défilent devant mes yeux. Peut-être faudrait-il que j’installe mon bureau ailleurs que devant une fenêtre. Non, mauvaise idée, la lumière extérieure baigne la pièce, la luminosité est parfaite et qu’il est bon de pouvoir s’évader par cette fenêtre pour se perdre avec Petit vélo.

Une longue pause de presque deux heures me fait perdre le fil. Je me botte le train arrière pour reprendre mon travail d’écriture. L’imagination me fait défaut. Cette fois ce n’est pas Petit vélo qui m’empêche d’avancer. C’est la motivation. Motivation et concentration, voilà un cocktail qui peut être tout à la fois ravageur par le manque ou d’une efficacité redoutable si les deux sont présents et se tiennent la main. Voilà donc le secret, allier motivation et concentration pour avancer. Mais cela se décrète-t-il d’un simple claquement de doigts ? Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Un jour motivée Petit vélo s’incruste l’air de rien. Le lendemain, la motivation fait complètement défaut et c’est sans appel. Inutile d’insister.

Alors qui de la motivation ou de Petit vélo est le plus perturbateur ? La motivation peut se remettre au lendemain. Une tisane anti-stress, une bonne nuit de sommeil, pas trop d’éléments perturbateurs et la motivation revient sans crier gare (comme Petit vélo d’ailleurs). Disons donc que je vais m’accorder une petite sieste. A plus.

A mon réveil, je me rends compte que j’ai omis de parler du quotidien. Je ne me suis attardée que sur les moments d’écriture. La motivation, la concentration c’est bien, mais le temps, les heures qui coulent rythmées par mille tâches diverses et variées à effectuer en plus du travail d’écriture. La vie professionnelle car il faut bien gagner sa vie, les enfants car il faut bien les éduquer, les activités physiques car il faut bien bouger, les courses car il faut bien manger, le ménage et le repassage car il faut bien…stop ! Il faut surtout trouver des solutions. Pour ça, je peux faire appel à Petit vélo, il est capable d’inventer beaucoup de choses, plus ou moins utiles, je le concède, mais il ne manque pas d’imagination.

Pour le ménage, repassage, c’est réglé en deux coups de cuillère à pot, je ferai appel à une femme de ménage. Concernant les courses, le Drive fera l’affaire, quant aux activités physiques des enfants, ils iront à vélo, en scooter, en bus ou en skate. Reste les miennes à encadrer. Quid de la vie professionnelle ou de l’éducation des juniors. Certes mon mari prend en charge une bonne partie des obligations dues à nos enfants mais il ne pourra rien pour moi vis-à-vis de mon boulot ou de mes activités physiques. Alors Petit vélo, une idée ? Quoi ? Le dédoublement physique ? Vu l’accélération des progrès scientifiques pourquoi pas. Mais, d’ici à ce que l’on trouve une méthode applicable à l’être humain, j’aurai encore le privilège de me battre avec le temps. Privilège oui, car quand on en est à se demander comment gérer son temps, c’est que l’on est bien vivant.

Organiser mon présent en fonction du futur et non l’inverse. Voilà une idée à creuser. Cela signifie qu’il faut maîtriser un tant soit peu son futur, ce qui par ces temps incertains relève de la gageure. Les lendemains du foyer peuvent à la limite se concevoir et s’organiser un minimum. Mais que faire de tous les imprévus, comment se projeter au-delà des annonces gouvernementales qui balaient d’un revers de masque les quelques semaines planifiées en famille. L’organisation est à revoir et la bonne gestion du temps n’est plus qu’un doux rêve qui s’éloigne. 

Ah zut, il ne me reste que 24 heures pour rendre ma copie. Alors, dehors les mioches, adieu pissenlits, et je m’enferme dans mon bureau pour foncer tête baissée, isolée. Les mains courent sur le clavier. Décider d’écrire à un moment de la journée où l’on sait que l’on a mis toutes les chances de son côté pour avancer. Allier motivation qui se décrète poussée par l’obligation et concentration par la mise au placard de Petit vélo. Et voilà la naissance d’une nouvelle écrite au pas de course mais pendant laquelle on aura éprouvé un immense sentiment de liberté.

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Ma dernière randonnée

Il est horriblement tôt et déjà les parents nous appellent pour nous lever. Je ne sais pas encore que cette journée sera la pire de ma vie. Voilà maintenant cinq jours que nous marchons. Tous les matins c’est le même rituel. Chaussures de randonnées aux pieds on engloutit notre petit déjeuner à la fraiche, ensuite on plie les tentes en quatrième vitesse, on empoigne les bâtons de marche et c’est parti pour des kilomètres. On longe la Dordogne jusqu’à Argentat. Ça veut juste dire qu’on va se taper 160 bornes. Ma frangine de trois ans mon aînée peste à longueur de journée en reprochant aux parents de lui imposer ça l’année de ces dix-sept ans. Mort de rire. Mon petit frère, lui, subit le système. Bon, c’est vrai qu’il n’a que douze ans mais il est toujours à la traine et ça me saoule. Moi je fais la course en tête avec Papi et Papa. Mamie et Maman ferment la marche avec Antoine. Camille reste souvent toute seule entre les deux groupes, trop lente pour mon trio, trop rapide pour la voiture balaie.

Comme tous les soirs, hier nous avons étudié la météo qui ne s’annonçait pas rose. Pluie battante attendue en fin de matinée. Le conseil de famille s’est longuement concerté et le baroudeur de l’extrême, j’ai nommé Papi, a décidé que nous partirions plus tôt pour arriver à l’étape pour midi. Il est donc 5h30, les anciens ont tout préparé quand des bourrasques de vent s’abattent sur nos tentes. Mamie nous arrachent littéralement les duvets dans lesquels nous étions emmitouflés et c’est en mode zombie qu’on s’équipe de tout notre barda sous un abris de fortune. Top départ ! Accoutrés de nos ponchos, sous une pluie encore fine, les blagues de Papi nous sauvent de la mauvaise humeur. Il trouve encore le moyen de nous faire aligner pour la fameuse photo d’aventuriers alors que l’on entend le tonnerre au loin. Mi-figue mi-raisin face aux intempéries qui s’annoncent, nous voilà partis.

On s’enfonce dans les bois. Pour l’instant on chemine sur un chemin forestier tranquille. Nous restons tous les sept, groupés, à chanter des trucs débiles. Je me chamaille avec Antoine qui vient de me mettre un coup de bâtons dans les mollets.

« – Oh tu peux pas faire gaffe non ?

– Mais j’ai pas fait exprès !

– C’est ça oui, dégage. »

Mamie console Antoine, le pauvre minus. Pour apaiser la tension, Papi me lance le défi de celui qui ira le plus vite. J’adore ! J’accélère le pas, mon père et mon grand-père sur les talons. C’est cool, on va semer le nain et les trois filles. On avance comme si on avait le diable à nos trousses et on ne tarde pas à perdre de vue les quatre derniers.

Voilà maintenant une bonne demi-heure qu’on n’a pas vu de balisage. On cherche sans succès. C’est douteux, on a dû louper une bifurcation. Nous faisons demi-tour. C’est la loose, les autres vont forcément nous rattraper. Et en plus, dans ce sens-là, ça grimpe ! On arrive enfin à la croisée du chemin qu’on a manqué. On avance maintenant sur un sentier escarpé à moitié défoncé par les sangliers. Soudain, j’entends siffler. Un sifflement long et très sonore que je connais. C’est celui de Maman. Siffler avec les doigts, c’est un de ses talents caché. Ils nous ont devancés. Nous les rejoignons.

« – Camille n’est pas avec vous ? demande Mamie

– Ben non, elle était avec vous répond Papa un brin agacé.

– Non, elle est partie devant nous pour vous rejoindre.

– Merde ! C’est pas vrai ça ! Vous ne l’avez pas vue ?? renchéri Maman au bord de la crise de nerfs. On a toujours dit qu’on marchait en groupe sinon, on risque d’en perdre un. Et voilà !

– Chérie, calme-toi. Elle n’a pas pu se perdre. Elle connait le balisage par cœur. Elle est peut-être tout simplement devant nous. »

Je n’en mène pas large. Les autres non plus d’ailleurs. On appelle, on crie à plein poumon. Evidemment, dans ce coin paumé, le portable ne passe pas. Papa s’acharne pourtant sur son clavier et laisse message sur message. Les yeux de Maman virent au rouge, signal avant-coureur de larmes incontrôlables. Je passe mon bras autour des épaules d’Antoine qui commence à angoisser.

« – T’inquiète minus, on va la retrouver notre sœur.

– Tu crois ?

– Oui et on pourra lui faire sa fête, crois-moi ! »

Après concertations, mon père, grand sportif, annonce qu’il part devant en courant. Nous formons alors deux autres groupes : Papi et moi d’abord, puis Mamie, Maman et Antoine pour fermer le convoi. Nous voilà repartis. L’ambiance est morne. Nous commençons à nous détacher des trainards. Nous nous enfonçons sur le sentier, de plus en plus étroit, à l’affut du moindre bruit. Nous appelons Camille régulièrement, sans succès. Je me demande ce qu’ils font à l’arrière. Voilà un bail qu’on les a perdus de vue. Je désespère de revoir ma sœur. Elle est chiante et quelquefois j’ai juste envie de la taper mais là, je me rends compte à quel point elle me manque. J’ai quatorze ans et je crois que c’est une chance finalement d’avoir une grande sœur pour me protéger.

Aucune nouvelle de personne. C’est quand même un endroit pourri, pas de réseau ça ne devrait pas exister. On avance toujours, difficilement, sur un sentier étroit et hyper caillouteux. L’épaisseur de la forêt limite notre ligne d’horizon. Il ne reste plus que trois kilomètres avant la fin de l’étape et toujours pas de Camille en vue. Tout à coup, on tombe sur Papa, le teint vert, la mâchoire crispée.
« – Papa ! Déjà ?

– Francis, qu’est-ce qui se passe ? demande Papi alarmé

– Là, en contre-bas, regardez. »

Je hurle. Camille ! J’aperçois son poncho jaune pétard au milieu des buissons.

– J’ai appelé m’explique Papa, elle ne répond pas. »

Je flippe grave. Le visage de mon père est marqué par la tension et l’angoisse.

« – Y a pas 36 solutions, il faut descendre, Francis tu viens avec moi, Abel, tu attends les autres ici. Tu bouges pas. »

Tandis qu’ils entament tous les deux la descente, il se met à tonner de plus belle. C’est sinistre. Je suis en larmes. Putain de journée.

« – Qu’est-ce qu’il se passe ? » demande Mamie affolée en arrivant auprès de moi.

Incapable de parler, je lui désigne du doigts l’endroit où Camille est tombée. Antoine éclate en sanglots. Dans les bras de Mamie, il est inconsolable. Le tonnerre claque. La pluie traverse les feuillages. Maman tente à son tour de rejoindre sa fille.

Papi remonte bientôt. Blanc comme un linge, il nous explique qu’il va chercher du secours. Impossible de bouger Camille sans risquer d’aggraver son cas. Je vois Maman qui essaie de faire boire ma sœur tout en lui nettoyant son visage ensanglanté. Antoine est prostré, Mamie tourne comme un lion en cage et moi, je pleure toujours.

Les minutes qui suivent sont interminables.

Enfin, on perçoit une cavalcade, ce sont les pompiers, avec Papi qui arrivent. Deux d’entre eux dévalent la pente. Les deux autres restent auprès de nous. Je les entends échanger par talkie-walkie. Je perçois le mot « hélicoptère ». Mon sang ne fait qu’un tour. En bas, les secouristes déploient un brancard gonflable pour y installer Camille. Ils remontent à la lenteur d’un escargot. Je n’en peux plus d’attendre. Arrivés à notre hauteur, nous nous précipitons autour du brancard. Camille semble dormir. Son visage est couvert de bleus et de griffures. Les pompiers prennent le chemin au pas de course. Camille va être héliportée vers l’hôpital de Brive où ils pourront procéder aux soins qui s’imposent.

La fratrie reste avec les grands-parents, le téléphone à portée de main. Trois heures interminables, rythmée par le fracas du tonnerre et la pluie incessante, s’écoulent avant l’appel de Maman. Camille est tirée d’affaire.

 

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Dans la chaleur moite

Il est pourtant encore tôt mais déjà, la chaleur moite envahit l’atmosphère. Mon mari, Olivier est parti travailler. J’attends Rolande, notre ménagère, avant d’en faire autant. Mon regard balaie l’appartement. Nous avons aménagé il y a quelques semaines dans ce nouveau quartier, au calme.

Nous habitions au centre-ville, dans un petit immeuble donnant sur une rue très passante, évidemment bruyante, passablement polluée par les voitures déglinguées, saturée des cris des vendeurs à la sauvette. Ici, pas de babioles étalées sur des tissus chamarrés mais des brouettes emplies de bananes ou de manioc. C’est tellement plus pratique pour fuir la police.

Le quartier où nous habitons dorénavant est résidentiel. La flore, exubérante, nous entoure de couleurs chatoyantes, du vert profond et brillant des arbres exotiques, au fuchsia éclatant des bougainvilliers majestueux. Les pervenches de Madagascar, blanches et mauves égaient notre balcon. Seules ombres au tableau, les barreaux aux fenêtres et le gardien armé à l’entrée de l’immeuble.

Je suis responsable de la logistique dans une entreprise d’importation de matériel forestier. Je n’avais jamais vu des pneus aussi immenses, et encore moins un employé dormir dedans. Une jeune blanche qui débarque dans un entrepôt pour faire dépoter les camions, ça fait son effet. Détaillée de la tête aux pieds par les africains de diverses nationalités, je suis dans mes petits souliers. Je sais déjà que je dois faire preuve d’autorité pour m’imposer. Les plus dures sont les femmes qui travaillent au bureau avec moi. Elles m’observent d’un œil mauvais. C’est Solange, la meneuse, la bosseuse qui me fait péter les plombs la première. Ça crie, ça hurle, on nous entend jusque dans le hall d’exposition. Je finis par avoir le dessus et Solange deviendra ma plus fidèle alliée. J’importe du matériel de Chine, du Canada, d’Italie ou de France. Je parle anglais, je m’occupe des relations avec les banques et les douanes. Mais tout est compliqué ici pour qui ne rentre pas dans le système. La douane bloque mes containers au port parce que je refuse de bakchicher. C’est un véritable rapport de force qui s’instaure. Je les ai à l’usure en frisant la rupture de stock.

La corruption est un fléau à mes yeux. C’est juste normal pour les autres. Mon mari s’en est accommodé depuis longtemps. Il a toujours des billets de mille francs CFA dans la poche en cas de contrôle routier. Les policiers regorgent d’imagination pour déceler l’équipement obligatoire qui vous oblige à payer. Pour gagner du temps, le mieux reste de glisser un billet dans le permis de conduire. Evidemment, le jour vint où je me suis faite arrêtée. J’ai tenu tête aux forces de l’ordre qui, après avoir fait le tour de ma vieille Peugeot, m’ont reproché de ne pas avoir de pelle de désensablage, bien qu’à Libreville les routes soient globalement goudronnées. Têtue comme une mule, j’ai fini par appeler Olivier au secours lorsqu’ils m’ont menacée de m’emmener au poste. Deux billets et l’affaire s’est réglée en quelques minutes. Je ne m’y ferai jamais.

Au fil du temps, nous sommes conviés à de nombreux évènements auxquels sont invités les personnes influentes du pays ; fêtes nationales ou tribunes réservées aux côtés de la garde rapprochée du Président. Voisins de la ministre de la justice, nous participons à ses Garden parties ; les chefs des restaurants réputés nous réservent les plus belles tables. Je suis éblouie et admire la prestance de mon mari qui semble partout chez lui.

Hier soir c’était le grand jeu, nous fêtions notre premier anniversaire de mariage. Nous avions choisi le Confidentiel. Situé en bord de mer, c’est le restaurant de cuisine française le plus huppé de la capitale. Le chef est venu nous saluer en personne pour nous présenter sa carte. Je me suis laissé tenter par la langouste, Olivier par la daurade au four. Le repas était somptueux, le champagne excellent. J’étais un peu pompette. C’est le moment qu’a choisi mon époux pour m’offrir un présent. C’est dans un écrin de soie, que j’ai découvert ébahie un diamant dont je ne saurais définir le carat. C’est ce même soir devant notre carpaccio d’ananas qu’Olivier m’a annoncé avoir eu une promotion. J’admire mon solitaire. Il est énorme. Je n’en crois toujours pas mes yeux. Il est magnifique, brillent de mille feux. Je suis émue aux larmes. Que d’amour dans ce geste. C’était décidemment une merveilleuse soirée.

On frappe à la porte, j’ouvre à Rolande, encadrée par deux policiers. C’est pour le moins une visite inattendue. Les civilités échangées, on m’embarque au poste sans vraiment me donner d’explication. Le commissariat est glauque à souhait, il y a là des représentants de l’ordre saoul et quelques pontes imbus de leur importance. On m’invite à m’installer dans un petit bureau empli de paperasse. J’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’amène ici. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à Olivier. Le lieutenant me rejoint bientôt. Son allure sournoise ne me rassure pas. Une lueur de plaisir dans les yeux, il attaque.

« – Madame Rochette, depuis quand connaissez-vous monsieur Rochette ?

– Deux ans. Ou est-il ?

– C’est moi qui pose les questions. Vous êtes mariés, n’est-ce pas ?

– Oui, depuis un an.

– Depuis combien de temps vivez-vous au Gabon ?

– Un an.

– Vous avez une bague magnifique. Ça rapporte les affaires ! Pourtant l’exploitation forestière…

– Que voulez-vous dire ?

– Croyez-vous que l’exploitation forestière vous permette de porter un si gros caillou ?

– Oui, mon mari a un poste haut placé

– Un poste qui lui donne accès directement aux douanes.

– Et alors ?

– On y trouve beaucoup de choses, des douaniers corrompus par exemple.

– Qu’est-ce que vous insinuez ?

– Nous filons votre mari depuis un moment. Il a été arrêté ce matin. Il encoure une peine de prison à perpétuité pour trafic de diamants ayant financé la guerre civile de Sierra Leone. »

Le con, il a sapé ma couverture, il va falloir que j’en réfère à la DGSE pour l’exfiltrer avant que ma mission m’explose à la gueule.

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Ma tronche

L’infirmière m’invite à participer à une activité poterie. Pourquoi pas ? Ça peut être amusant. Pourtant, l’animatrice de l’atelier recadre l’objectif d’entrée. Il ne s’agit pas de façonner un pot quelconque. C’est de l’art thérapie. Les yeux bandés, il faut former un personnage, un animal ou un objet qui me représente.

Aveugle, je sais déjà exactement ce que je veux faire. Ma tronche ! C’est comme ça que je l’ai appelée. Je pétri la boule et je sens l’émotion me bruler les yeux. Je visualise exactement ce que je suis en train de faire naître. Ma tronche, celle qui me ronge les tripes.

Lorsqu’on m’enlève le bandeau, les larmes coulent. Ce que je découvre devant moi est l’exact reflet de ce que j’avais en tête. Une boule transformée en tronche avec des pics sur la tête, une bouche hurlante et des yeux à faire peur. Je panique.

On m’envoie prendre l’air, histoire de me calmer. A mon retour, je dois continuer à façonner ma tronche, sans bandeau sur les yeux. On me donne quelques ustensiles. Je prends un petit bâton et le plante au sommet de ma tronche pour y faire un grand trou. Je me noie.

La thérapeute me conduit, ma tronche et moi, dans une pièce isolée. Je dois me débarrasser de cette tronche, l’éclater, la frapper, la détruire. Elle me laisse seule. Alors, je frappe ma tronche, de toutes mes forces, je la décalque au sol, je crie, je tape encore et encore. Epuisée, je m’assois par terre et enfin les digues cèdent.

Je ne retournerai pas à la prochaine séance. Trop de souffrance.