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Crime ou accident ?

A vingt-huit ans, Judith Boissière vient d’être titularisée au poste de Lieutenant au commissariat de police de Dijon. Son mentor, le commissaire Ange Mincani, entre en trombe dans son bureau en tonitruant.

« – Ma cocotte, j’ai un truc pour toi ! Et cette fois ci tu vas te débrouiller sans moi.

– C’est quoi ?

– On nous a signalé un mec, raide mort, du sang plein la tronche, dans un bled paumé. Accident ou pas, à toi de voir. Tu embarques Jeanjean avec toi, il ne sait pas quoi faire de ses dix doigts.

– Ok chef ! J’y courre, j’y vole. 

– Ouais, fais quand même attention de ne pas te bruler les ailes… T’oublies pas quelque chose ?

– L’adresse !?

– La carrosserie de Charmoy-les Blaisy ».

Tout en s’harnachant, Judith appelle Jeanjean. Ce dernier, amateur de hamburgers dégoulinants, lui fait l’effet d’un gros ours mal léché, blasé par plus de vingt ans de bons et loyaux services. Pour autant, il reste un bon flic et c’est là le principal.

Jeanjean glisse son gros ventre derrière le volant de la voiture en suant comme un bœuf. Il faut dire qu’il fait particulièrement chaud cette fin d’été, le thermomètre affiche trente-huit degrés.

Un attroupement leur signale la carrosserie.

« – Du vent les curieux ! Il est où le macchabée ? bougonne Jeanjean. »

Judith emboite le pas du tenancier, suivie de près par son acolyte. A côté d’une vieille bagnole déglinguée, un homme git face contre terre, baignant dans son sang.

« – C’est marrant, on dirait qu’il est tombé. Il a encore une main dans la poche de son jean. T’en penses quoi ? demande Judith à Jeanjean

– Mmmh, là, devant sa main libre, y a une queue de pétard. Ça se trouve, il était tellement défoncé qu’il s’est pris les pieds dans un bout de ferraille.

– Je sais pas, ça parait gros quand même.

– D’autant plus qu’il a comme qui dirait une entaille à l’arrière du crâne.

– T’as raison ! On sera fixé après l’autopsie. En attendant, on va interroger le gérant. »

Ils apprennent que le cadavre est un jeune de vingt ans qui venait bosser depuis peu. A priori, pas une lumière. Le gérant avait fermé la carrosserie la veille sans s’apercevoir que le cossard était resté. En même temps, la cour à l’arrière de la boutique restait un peu ouverte aux quatre vents.

Le légiste atteste que l’homme a reçu un coup derrière la tête. La plaie semble avoir été faite par un outil en acier. Pourtant, la profondeur de l’entaille n’a pas pu à elle seule entraîner la mort. Les analyses de sang confirment la présence de THC. Mais surtout, la victime est hémophile. Cette découverte explique la quantité d’hémoglobine retrouvée sur les lieux et sans doute le décès.

L’enquête de voisinage a permis de conforter les dires du patron de la casse. Mauvais élève, mauvais garçon, fréquentations douteuses. Le mec qui fait pétarader sa 125 dans les rues du hameau à toute heure du jour ou de la nuit et qui se distingue dans les bals populaires par sa propension à emmerder tout le monde avec sa bande, notamment les filles.

« Judith, on a un drôle de client ! s’exclame Jeanjean

– Je te le concède. On va commencer par cuisiner les copains de ce charmant jeune homme. Vu le profil, on a peut-être la piste d’un règlement de comptes entre bandes rivales sur fond de deal de shit. »

Les interrogatoires s’enchainent avec une dizaine de jeunes mâles gonflés de testostérone, bagarreurs, fumeurs de joints et je-m’en-foutistes. Rien de nouveau sous le soleil. Le témoignage de l’un d’entre eux attire pourtant l’attention de la lieutenant. La victime aurait giflé à toute volée une jeune fille de bonne famille en la traitant de salope devant toute la bande. Les faits remonteraient au mois de juin. Sans rien d’autre à se mettre sous la dent, Judith décide de la rencontrer.

« – Bonjour Mademoiselle. Je suis lieutenant de police et j’enquête sur la mort de Benoît Pélissier. J’aimerais simplement vous entendre concernant vos relations avec lui.

– Je le connaissais, c’est tout.

– Mais encore ?

– C’était mon voisin. Bonjour, bonsoir.

– Pourtant, on m’a rapporté qu’il vous aurait frappée en vous insultant il y a quelques semaines de cela.

– C’est vrai.

– Pourquoi.

– Je ne sais pas, c’était un imbécile qui passait son temps à enquiquiner le monde. »

Judith, dubitative, fait part de son entretien à Jeanjean. La gamine n’a pas le même profil que les jeunes qu’elle a pu rencontrer jusqu’alors.  La gosse n’a que seize ans, des résultats scolaires corrects. Elle a bossé tout l’été. Contrairement aux autres, elle n’a pas eu l’air affectée par le décès de Benoît. Avec Jeanjean, ils décident d’interroger à nouveau celui qui les avaient informés de l’altercation.

L’adolescente n’a pas tout dit. Elle a participé à une fête où était présent le fameux Benoît, la veille de la taloche. Ce qu’ils retiennent du témoignage, c’est que la petite sauterie aurait tourné vinaigre pour la môme.

« – Mademoiselle, j’ai compris que vous connaissiez la victime davantage que ce que vous avez bien voulu me dire. Racontez-moi la fête du mois de juin demande Judith.

– Il y avait une quinzaine de jeunes que je ne connaissais pas.

– A part Pélissier ! Pourquoi y êtes-vous allée ?

– C’est un ami qui m’a invité.

– Que s’est-il passé ?

– Je ne me souviens plus.

– Pourquoi Pélissier vous-a-t-il frappée le lendemain ? Que lui aviez-vous fait ?

– C’est lui qui m’a fait quelque chose, hurla l’adolescente en larmes

– Parlez-moi !

– Il m’a violée avec deux autres souffla-t-elle entre deux sanglots.

– Vous n’avez rien dit à personne ?

– Non, après je suis partie en stage.

– Vous êtes revenue et avez voulu vous venger n’est-ce pas ?

– Je lui ai juste mis un coup de pelle sur la tête.

– Vous saviez qu’il était hémophile ?

– Oui.

– Mais c’est dingue. Pourquoi lui ? Et les autres ?

– Les autres je ne les connais pas. Lui, si. C’était la deuxième fois qu’il me violait. »

Les aveux de l’adolescente font remonter par vagues violentes des souvenirs qui aujourd’hui encore terrifient Judith. Elle sort, bouleversée, regarde Jeanjean dans les yeux et assène : « Mort accidentelle. »

4 réponses sur « Crime ou accident ? »

J’adore !
violence, crime et surtout résistance.
Vive les « Judith » .et toutes celles qui font avancer la cause des femmes.
Encore BRAVO.

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