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Déjà mort

Après l’échouement du navire, avec les quelques rescapés, il a enterré les corps des officiers, laissant là les sans grade.

Hirsute, la face boutonneuse, la peau brulée par le soleil, ses mains sales pendent sur ces genoux cagneux. Sa bouche à demi ouverte laisse paraître de mauvaises dents dont l’alignement douteux est rythmé par quelques trous noirs. Il passe sa langue sur ses gencives gonflées qui suintent des gouttes de sang mêlées à un liquide jaunâtre malodorant. Ses jambes repliées devant lui sont couvertes d’ecchymoses. Malgré la perte abondante de ses cheveux, des touffes emmêlées persistent encore sur son crâne rougi. Il ne sait plus depuis combien de temps il hère sur ce bout de terre dont il a mille fois fait le tour. Il a compté ses pas, environ quinze milles. Trois lieues de circonférence. L’épave du galion par lequel il est arrivé se disloque lentement sur la côte sud, au gré des rafales de la mer. Ses compagnons d’infortune sont tous morts.

Après l’échouement du navire, avec les quelques rescapés, il a enterré les corps des officiers, laissant là les sans grade. En dépit de leur arrivée fracassante sur les rochers, malgré le traumatisme, la blancheur éblouissante du sable leur fit penser à un pays de cocagne. Une telle splendeur ne pouvait leur promettre qu’abondance. Peuple indigène, gibier, essences de bois inconnus, de l’or peut-être, des pierres précieuses surement.

Avec les quelques survivants, il s’enfonça dans les terres. L’horizon des basses collines était ponctué de quelques buissons épineux dénués de toutes baies. Çà et là, quelques touffes de graminées fouettées par le vent, jaunies par le soleil brulant, ajoutaient à la monotonie du paysage. En trop peu de temps, ils furent de nouveau sur la côte. Quelques centaines de mètres les séparaient de leur point de départ. Devant eux, la mer, à perte de vue, l’odeur d’iode inondant leurs narines. A leurs pieds, la côte était recouverte d’une matière dont ils ne sauraient dire le nom. Noire, parcourue de crevasses profondes, des lignes blanches interrompues à intervalles réguliers attiraient le regard. La curiosité l’emportant sur la méfiance, ils touchèrent la chose. La pulpe des doigts appuyée sur cette surface dure et rugueuse, ils reniflèrent. Une odeur désagréable couvrant celle de l’iode marin les fit reculer. Pourtant, ils en avaient la certitude, ils avaient là, devant les yeux, leur première découverte.

La nuit tombant, ils décidèrent de regagner le galion pour en extraire les derniers vivres et construire un abri de fortune. A coup de hache, ils se servirent du grand mat brisé, de morceaux de la charpente et tirèrent la grand-voile déchirée. L’un d’entre eux découvrit un fut de mauvais vin encore intact. Ils s’enivrèrent pour mieux oublier les épreuves qu’ils venaient de traverser et s’enfoncer dans un sommeil lourd de fatigue, peuplé de corps flottants, des hurlements du navire, du fracas des vagues sur les récifs.

Le soleil levant, le corps rompu, ils se dirigèrent vers l’est par l’intérieur des terres, laissant là les blessés agonisants. Nulle surprise, la broussaille succédait à la broussaille. La côte déjà là devant leurs yeux fatigués après une courte marche les plongèrent dans la consternation. Pourtant, revenus vers leur campement fouetté par le vent, loin d’abandonner malgré la fatigue, ils reprirent leur marche vers l’ouest. La terre qui crissait sous leurs mauvaises bottes était toujours aussi pauvre. Sable, pierre, épineux. Et puis la côte, encore, aveuglante de blancheur. Ils devaient se rendre à l’évidence, ils étaient sur une île. Ils se réjouirent néanmoins de constater que le coin était à l’abri du vent, la mer plus calme y était d’un bleu turquoise, apaisant, en total contraste avec le lieu de leur naufrage. Ils passèrent le reste de la journée à déménager leur campement vers cet endroit plus accueillant. Ils achevèrent les blessés qui râlaient et bavaient leur souffrance dans un gargouillis de paroles inaudibles.

Il avait consacré des heures à explorer cette terre inconnue avec ses compagnons. Jour après jour, harassés, ils mordaient à pleines dents la viande séchée qu’ils avaient pu sauver, les yeux perdus dans l’eau transparente, silencieux. La puanteur morbide des cadavres abandonnés, décharnés, les orbites nettoyées par les mouettes, s’était estompée depuis longtemps maintenant.

Un soir, à bout de vivres, épuisés, ils virent quelque chose s’avancer sur le sable immaculé. Une grosse carapace ovale, aplatie, qui se mouvait lentement. Le plus curieux, ou le plus inconscient, s’approcha pour découvrir que c’était une drôle de bestiole. De la coque émergeait quatre membres et une tête ridée, les yeux protubérants, la gueule pointue comme un bec. Ahuri, il en vit d’autres s’avancer. Il héla ses compagnons qui le rejoignirent, armés de bâtons. Du bout de leurs badines, ils touchèrent le curieux animal qui semblait inoffensif. La coque était dure comme la pierre, les membres, couverts de tâches marrons, élastiques.

C’est à la faveur de cette même nuit qu’ils aperçurent la fumée. Elle semblait provenir de l’endroit où ils avaient découvert ce sol noir et nauséabond. Cette île était donc habitée ! Comment avaient-ils pu passer à côté ? Deux d’entre eux partirent discrètement en reconnaissance. Un homme était assis sur une sorte de fauteuil en grosse toile devant une cahute de belle allure. Vêtu d’étoffes mystérieuses, il paraissait fumer du tabac enroulé dans du papier blanc. Tranquille, il ne bougeait pas, parlant une langue incompréhensible à ces animaux à carapace. Epouvantés, ils rebroussèrent chemin.

Dès l’aube, armés de pistolets à rouet et de sabres, ils se dirigèrent vers la cabane pour donner l’assaut. L’inconnu est forcément source de danger. L’homme, déjà sur le pas de sa porte, rapide comme l’éclair, sorti une petite arme brillante et fit feu. Les assaillants tombèrent, les uns après les autres. Lui seul était parvenu à trancher la tête de l’étranger.

Survivant.

7 réponses sur « Déjà mort »

Super ! encore un texte bien ficelé.
Une histoire captivante, bien trop courte, dommage que tu soies limitée sur le nombre de mots, on a envie de plus …
Bisous

Encore un texte noir comme dirait une amie. L’idée ici était de faire jouer les sens (odorat, vue, etc….). Mais cela pourrait en effet être un bon pitch pour un roman.

Et bien pour les odeurs c est réussi. Et la description de l homme, il est répugnant. Je vais me faire un petit café pour me remonter….

Pas drôle certes. Les descriptions puissantes, cette sauvagerie humaine, me donne un peu la nausée. Cependant comme à chaque fois j’ai envie d’aller jusqu’au bout pour le plaisir de l’écriture et de l’imagination.
Déjà mort ….Survivant …jusqu’à la mort certaine, cette autre expérience de la solitude. Bon; il y a forcément de la beauté sur cette île où la mort l’accueille. Alors que que va faire l’homme ? ……….

Je te reconnais bien là ! C’est sûre la couleur de l’encre de ta plume n’est pas la même que la mienne. Mais si ça te donne la nausée, c’est que je suis arrivée à te retourner avec mes mots. Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle.
Bisous

Ah! Ah! Pille dans le mille ! Bien sûr que tu me retournes.
Comment résister à de telles descriptions qui titillent tous les sens et obligent à regarder le côté noir et y trouver l’autre côté?
En tout cas tu as un réel talent . Ton écriture fait vibrer.
Et tu peux en envoyer encore……

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