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Demain comme hier

Moi c’est Pierrot, je me demande ce que je vais bien pouvoir foutre de ma soirée. Question récurrente. Appeler le costaud, le Momo, mon seul poto. Sans famille, sans le sou, comme moi. A dix-huit ans, la connerie dans les veines, on se cherche sans se trouver. Aller se crever le derche dans une usine de dégénérés pour gagner sa croute, non merci. Métro, boulot, dodo. Jamais rien entendu d’aussi con.

Alors en fin d’après-midi, comme d’hab, on se retrouve au PMU du coin pour siphonner des shots de TGV. On les enquille au mètre. Faut bien ça pour se réchauffer. Dehors, froid de canard, brouillard à couper au couteau, doudounes montées sur pattes, bonnets sur les esgourdes. La loose quoi.  Après le comptoir, avec Momo, on s’est rabattus sur une table côté rue. On observe. Faut dire qu’i a pas beaucoup de badauds dehors.

A peine dix-sept heures. Après trois mètres de TGV chacun, avec Momo, on est chauds comme la braise. Capuche en place, on sort. On va se fendre la poire. Piquer le sac à mamie, c’est notre sport favori. En voilà une perdue dans son manteau. On se range à côté d’elle. Histoire de lui faire avaler son dentier, Momo lui taquine la bajoue, je lui demande si elle veut bien me montrer son cache frifri. Travail facile, elle nous tend son baise-en-ville la face dégoulinante. Quasi crise cardiaque pour la vioque, quelques biffetons pour nous. On jette le reste sur un clodo qui cuve sa vinasse sur le trottoir.

On va arroser ça dans un troquet un peu plus loin. Ça réchauffe, ça motive, ça excite. Il fait faim. Idée de génie. Direction la superette la plus proche. On se campe derrière des bagnoles plus ou moins isolées et on attend. On guette. Ça va, ça vient. Des couples, des mômes, du jeune, du vieux, du beau, du moche. Des caddies qui crient famine, des caddies plein ras la gueule. De tout. Faut choisir. Là, i a une bonne femme qui m’a tout l’air de la maman qu’a acheté plein de trucs pour le daron et les mioches.

Salut Maman. Tu nous as pris quoi pour ce soir ? Fais voir. Pâtes, pizzas, fromage, pain, jus de fruits, bidoche, bières, whisky, vin. C’est tout bon ça dit donc. Y a même du PQ pour torcher la marmaille. C’est pas fou ça Momo ? Hé ben maman, tu vas nous filer ton caddie. Tu veux pas ? T’as pas envie qu’on se fâche mon poto et moi ? Putain, mais c’est qu’elle va pas le lâcher son caddie ! Momo, à toi l’honneur, fout lui une torgnole, j’vais lui mettre les miches à l’air. V’là qu’elle chiale. Aller, on dégage fissa.

On s’arrache du parking pour enfiler les petites rues du quartier, le chariot arrimé à nos pognes. On fonce sur le macadam sale en renversant quelques poubelles au passage. Ça tressaute, ça grince mais ça roule. On coure, on saute, c’est nous les guignoles, c’est nous les rois et on va vous en mettre plein la vue.

Hé, Momo, mate le gonze avec son grand chapeau et ses tiags ! Y s’croit au Far West. J’crois qu’i mérite qu’on s’intéresse à lui. J’ai pas raison ? Eh mec, tu vas où fagoté comme ça ? Y a une soirée déguisée dans l’coin ? Oh, mais c’est qu’y répond méchant le type ! Dis donc, tu sais à qui tu parles comme ça ? Qu’on aille se faire foutre ? Mais il est marrant lui ! Hein Momo, t’en penses quoi ? On le dézingue ? Tu sais quoi cowboy, on va te péter les dents. Tu savais toi que les cowboys ça bave rouge ? Ça fait même des bulles ! Le v’là à terre le vacher, on va le finir à coups de lattes. T’es déchainé Momo, ça fait plaisir à voir. T’entends comme ça craque ? C’est bon, i bouge plus. On l’a pulvérisé ce con ! Prends-lui son chapeau. Je me charge du portefeuille.

Avec tout ça, on n’a pas mangé et après cette séance de sport, on a une dalle féroce. J’crois qu’on pourrait bouffer un bœuf à nous deux. I a bien du jambon et du pain dans l’caddie mais ça fait pas rêver. Les pizzas par contre. Le seul hic, c’est qu’il faut les faire chauffer et c’est pas dans ma turne qu’on va pouvoir le faire, ni dans celle de Momo. Faudrait qu’on puisse trouver un endroit au chaud. Un petit truc propret avec un four et un canapé pour se vautrer dedans. Une téloche aussi, ce serait bien une téloche.

On promène notre chariot branlant jusqu’à trouver un quartier un peu chicosse. On lorgne les intérieurs par les fenêtres allumées. On veut pas de marmots dans les pattes. On cherche un gentil couple, une bobonne esseulée ou plutôt une mignonne qu’habite toute seule. On pourrait faire copain copain et passer une bonne soirée. Après tout, on est des bons saintmaritains, on apporte la bouffe et même l’apéro. Et pis faut dire que le Momo, i fait classe avec son chapeau.

Momo, zieute un peu la ch’tite maison de poupée. Tu vois la minette ? Pas moche et seule. I a plus qu’à rentrer. T’as un chiffon pour péter la vitre ? Roule ma poule, c’est parti pour un tour. Bonsoir Mademoiselle. Nan, crie pas on vient juste te tenir compagnie. Si t’es sage, tout se passera nickel. Cool ma belle, tu vas pas nous obliger à te frapper, ce serait dommage. Tu vas t’assoir gentiment dans ton petit fauteuil pendant que mon poto décharge le matos. Moi, je vais rester vers toi. Tu t’appelles comment ? Valérie ? OK Val, écoute-moi bien, si tu mouftes on va s’amuser avec toi. Tu piges ? Pas besoin de dessin ?

Momo, mon poto, on a tiré le gros lot. Mets les trucs dans la cuisine. Val, fais chauffer le four, ce soir c’est pizza. Arrête de trembler, ça m’énerve. Va pas gâcher une chouette soirée en famille. On va s’installer dans le canap’ et on va attaquer l’apéro. Whisky pour tout le monde ! Comment ça tu bois jamais d’alcool ? Aller Val, cul sec. Ben voilà quand tu veux. Un autre, ça va te détendre. Là, ça va mieux non ? On est pas bien tous les trois ? Ouaich, v’là qu’on a torché le sky ! Val, va chercher le vin et les pizzas. Oh putain, elle marche pas droit !

Elle s’est endormie, affalée dans son fauteuil. Avec Momo on a continué de picoler en matant la téloche jusqu’au petit matin. On a laissé Val tranquille. Chic fille. On a repris notre caddie et on a rejoint nos turnes pour pioncer. Demain comme hier, on recommence.

 

4 réponses sur « Demain comme hier »

Rien à dire sur l’écriture de cette nouvelle, dérangeante soit-elle, et pourtant reflet de la société actuelle. Il fallait quand même trouver les mots de ce jargon.
Travailler, manger, boire, dormir, s’amuser ; le but au quotidien d’un looser ou paumé ou marginal n’est pas vraiment différent de « Mr et Mme Tout le Monde ». Sans vouloir choqué, c’est quand même remarquable. Nous sommes tous des animaux sauvages. Cette nouvelle met parfaitement en évidence la violence de l’humanité en mal de trouver sa place dans ce monde en mutation.
Est-ce inspiré de l’écrivain Ch.Rojzman ?
Interessant aussi….j’ai appris ce qu’est un TGV (à part le train !) Je serai un peu moins idiote ce soir. Hi hi hi.
Même si parfois tes nouvelles sont déroutantes, elles ont le méritent d’ouvrir l’esprit. Pour cela MERCI!❤

Je ne connaissais pas Rojzman (je me suis donc couchée moi aussi moins bête). La recette de cette nouvelle : un soupçon de Burgess, un doigt de Capote et un filet de McCarthy.

En effet, ça vaut le détour ! Mais, j’avoue en connaître quelques-uns (j’ai des ados à la maison :)…). Pour ce récit, je suis allée sur le dico « Bob », parce que inutile de te dire que je ne savais pas ce qu’est un cache-frifri !!

Satire d’un société qui laisse tout un pan de sa population de côté. Inégalités, rejet, violence. Au fond, il cherche quoi ces deux jeunes ? Si on s’attache à quelques indices disséminés de ci de là : Mon seul poto. Sans famille, sans le sou. Trouver un endroit au chaud. Ce serait bien une téloche. Une chouette soirée en famille… A vivre comme les autres…

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