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Dissensions anarchiques

L’inspecteur regardait le cadavre gisant dans son sang. Bernard, la victime, le stylo plume encore à la main, n’avait qu’une quarantaine d’année. C’est à son domicile que son bourreau l’avait surpris alors qu’il préparait un article de propagande anarchiste pour le journal « Le Libertaire ». Sa table de travail était bien rangée, un billet de cent francs belges à l’effigie de James Ensor trônant en son milieu à côté d’une lampe de bureau et d’un encrier. Il aimait particulièrement ce cadre, Ensor étant connu non seulement pour ses peintures admirables mais aussi pour ses sympathies anarchistes à la grande époque de la bande à Bonnot. Il aimait sa liberté de paroles et ses prises de position nettes pour un « art libre, libre, libre ». Bernard n’avait intégré le milieu qu’une dizaine d’années auparavant et avait réussi à prendre une envergure certaine. Sa petite notoriété faisait grincer pas mal de dents. On lui reprochait de personnifier une autorité centrale qui n’avait pas sa place dans un tel mouvement. Il avait notamment clairement pris position contre l’action directe violente en faveur de la propagande, ébranlant une organisation déjà bien fragile. Célibataire, sans enfant, il avait donné corps et âmes à la cause qu’il avait choisie.

Jean-Luc, avait perdu sa mère alors qu’il n’avait que dix ans. Son père, ouvrier, n’avait pas accordé beaucoup de temps à son éducation. Ses études se passant mal, c’est à seize ans qu’il avait quitté l’école. Ses professeurs disaient de lui qu’il était paresseux, indiscipliné et insolent. C’est à cette époque qu’il entra en apprentissage. Il n’aura guère plus de succès qu’à l’école, se révélant toujours fainéant et bagarreur, rétif à l’autorité. Il avait fini par vivre de petits larcins qui lui avaient valu un fichage en règle. Il était connu par la flicaille comme très violent. De taille moyenne, sec, le visage osseux et le teint jaunâtre, il avait intégré le mouvement anarchiste quelques années avant Bernard.

Ce dernier, quant à lui, avait connu un parcours plus classique, usant ses pantalons sur les bancs de la faculté de droits et sciences politiques de Toulouse ; université connue pour les prises de positions tranchées d’une partie de ses étudiants. C’est là qu’il avait commencé à se faire des relations au sein de la mouvance anarchiste, intégrant une section désorganisée.

Quand Bernard s’affirmait pour une action pacifiste au sein du mouvement « Alternative Libertaire » en participant activement au journal « Le Libertaire » ; Jean-Luc au sein de la même section, soutenait l’idée d’une action directe violente. La finalité restant la même pour les deux ; la lutte en faveur des classes et groupes sociaux dominés. Jean-Luc avait pour mentor Auguste Vaillant qui dans les années mille huit cent quatre vingt dix avait lancé à la tribune de la chambre des députés, une bombe chargée de clous pour venger Ravachol. C’était son truc à Jean-Luc, obtenir gain de cause par la violence. Comme Michel Bakounine, lui qui était un homme d’action, révolutionnaire professionnel plus qu’un homme de cabinet ou un philosophe. Bernard penchait plutôt pour Pierre Kropotkine, théoricien du communisme libertaire, qui après avoir pensé que l’action doit être la révolte permanente par l’écrit, le poignard, le fusil ou la dynamite, avait largement modéré ses propos.

L’opposition des deux hommes avait grandi avec les années. Lors des différents meetings, les prises de bec entre eux étaient de plus en plus fréquentes. Bernard avait employé tout son charisme et sa force de persuasion pour faire basculer la majorité du groupe en faveur de la défense d’une cause avec des moyens pacifistes. Jean-Luc avait avalé tellement de couleuvres. Il avait pourtant quelques années d’ancienneté de plus que Bernard et avait eu sa petite heure de gloire au sein du mouvement. Bernard était pour lui une couille molle qui n’avait pas le courage de passer la vitesse supérieure avec ses tracs à la con qu’il remettait sous enveloppes scellées aux membres du groupuscule. Et ces moutons allaient les distribuer tout en sachant que bon nombre de leurs papelards seraient classés à la verticale. Non vraiment, Jean-Luc en avait sa claque.

Après une énième dispute lors de la dernière réunion qui avait eu lieu chez Bernard, Jean-Luc avait décidé d’avoir une conversation d’homme à homme avec lui. Une bonne fois pour toute. Il était rentré chez lui à la fin de la réunion. Il était maintenant vingt-deux heures mais il ne lui fallait qu’un quart d’heure pour se rendre à son domicile. Il était tellement remonté contre Bernard qu’il en venait à souhaiter sa disparition. Il pourrait alors reprendre la main sur le groupe et imposer ses points de vue. Un flingue en poche, il avait pris sa voiture. Les quinze minutes de trajet n’avaient servi qu’à renforcer la haine viscérale que Jean-Luc éprouvait pour Bernard. Arrivé devant la maison, il était remonté comme une pendule et n’avait plus qu’une idée en tête, le supprimer. « Je vais me le faire ce con ! ». La porte de l’entrée n’était pas fermée, tous les membres de la réunion avaient quitté les lieux. La voie était libre. Il faudrait qu’il reste le moins longtemps possible, dix minutes chronomètre en main devraient suffire.

Il était entré sans bruit. Bernard, petit homme bedonnant, était toujours à son bureau. Jean-Luc connaissait le chemin par cœur. C’est à pas de loup qu’il s’approcha de Bernard. Il savait que plus aucune discussion n’aurait d’utilité, chacun campant sur ses positions depuis trop longtemps maintenant. Le flingue sur la tempe, le regard de Bernard, tirer. C’était tellement simple finalement. Il n’aurait plus qu’à faire croire à un crime crapuleux en dévastant le bureau. Adieu Bernard. Bonjour action directe !

Une réponse sur « Dissensions anarchiques »

Beau travail de recherches historiques sur les anarchistes qui pousse le lecteur curieux à se plonger dans ce monde, fond d’une intrigue criminelle rondement menée….La violence engendre la violence, mais heureusement, elle n’entraine pas le passage à l’acte de façon systématique. Bien démontré avec les deux personnages aux caractères opposés (le vécu nourrit la révolte intérieure).
C’est fou où l’imaginaire peut nous entrainer. Et une fois de plus tu as réussi à m’embarquer ; style clair, phrases courtes au dénouement, c’est dit !
ENCORE !

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