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Eclats de vie

Du bruit dans le couloir, les portes s’ouvrent et se ferment. Je me souviens ; je suis dans un service psychiatrique. Il est six heures trente. Pour une fois, je dormais. Ma médication constitue un véritable cocktail Molotov qui m’assomme. J’ai la bouche pâteuse. Je passe ma matinée à faire du coloriage dans ma chambre en vidant l’intégralité de la carafe d’eau mise à ma disposition. Je dois la remplir moi-même à la fontaine d’eau commune. Cela m’oblige à sortir de ma chambre, furtivement. Surtout, ne croiser personne.

12h06, on frappe à ma porte. L’aide-soignante la plus âgée ouvre et m’interpelle d’un ton péremptoire :

– Vous venez manger.

– Oui.

– Et pas dans une demi-heure ! 

Bien, cela ne me donne évidemment pas envie d’y aller. J’obtempère en laissant passer cinq minutes quand même. Je suis une rebelle.

Je m’habitue à manger en compagnie des autres patients tout en restant sur ma réserve. Je ne sais pas aller vers les gens, je suis mal à l’aise, je n’ai confiance en personne, à commencer par moi. Ils sont peu nombreux. Le service ne compte qu’une dizaine de lits. Au fil du temps, je fais connaissance avec eux. Il y a Sébastien, l’amoureux de la musique de Flashdance que j’entends tous les soirs, « What a feeling ». C’est lui qui me taxe des clopes et qui a englouti la moitié de ma boîte d’After Eight. Sébastien qui a perdu sa maman trop tôt dans un accident de moto. Son monde s’est écroulé, il a sombré dans l’alcoolisme. La petite cinquantaine édentée, il en parait dix de plus. Il est là depuis un an, un peu perdu, un peu parti, surement très malheureux. Et puis, il y a Alexandre, schizophrène affectif. Trois tentatives de suicide en quatre ans. Joli score. C’est pourtant un garçon plutôt volubile et chaleureux. Christophe est un jeune papa discret qui ne dort pas et qui n’en peut plus de prendre des médicaments. Il n’a qu’une envie, retrouver sa femme, son petit garçon de quatre ans, et vivre. Josiane ne mange pas, ou si peu. Pour elle, le même cauchemar se déroule toutes les nuits, inlassablement pour l’emmener jusqu’à l’épuisement. Il y a les deux mamies aussi. L’une d’entre elle parle sans cesse de ses douleurs et de celles des autres, elle les raconte fort, à tous. Sa vie n’est-elle donc faite que de souffrances physiques ? La grande femme à la canule dans les narines est partie.

Le service psychiatrique tourne, les uns s’en vont, les autres restent. Alexandre et Christophe s’en sont allés, aussitôt remplacés par de nouveaux arrivants. Je croise Marissou qui nous arrive à la suite d’une crise de tétanie. A près de quatre-vingts ans, voilà plus de six ans qu’elle s’occupe seule de son mari handicapé. Une goutte d’eau a fait déborder le vase pour la mener jusqu’ici. Elle ne restera que quelques jours. Une gentille grand-mère qui va reprendre le cours de sa vie épuisante. Je fais connaissance avec Stéphanie. Une vraie dingue ! C’est amusant de dire ça quand on est soi-même dans un tel service.

La vie continue, hors du temps, du moins c’est mon impression. Je ne sais plus quel jour on est. Est-ce que je sais seulement qui je suis ?

Sébastien, mon voisin de chambre, est rentré de sa journée atelier. J’attends Flashdance. Ah, ben non, ça ne doit pas aller très fort, on passe directement aux lamentations d’une chanteuse québécoise qui cherche un homme. Mais qu’elle le trouve et cesse de me martyriser les tympans !

Ce matin, Sébastien me demande si j’aime Lynda Lemay. Oh putain, c’est donc elle la coupable qui cherche son homme. Je lui partage mes préférences plutôt orientées trip-hop, dub, rock et inclassables. Tricky, Massive Attack, Chinese Man, tu connais pas ? Question idiote, va dans ta chambre ma fille.

Au mépris du règlement, une patiente y entre sans frapper, je suis aux toilettes.

« – Tu fais caca ? »

Je suis mortifiée. Elle sort et revient pour me demander de jouer avec elle. Elle s’ennuie. Pas moi, j’ai juste besoin de calme, qu’on me foute la paix. Dehors ! Allongée sur mon lit, je l’entends parler très fort au téléphone. Elle va me faire péter les plombs. Ma porte s’ouvre de nouveau. Une dame âgée pénètre dans ma chambre, me regarde et continue d’avancer jusqu’à ce que je lui dise qu’elle n’est pas au bon endroit. Le regard vide, elle part sans un mot. J’enfile mes pompes et sors au pas de course prendre l’air pour me calmer. Qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel ?!

Les fêtes approchent. Assise dans le réfectoire avec deux aides-soignantes, je colorie et découpe des décorations de Noël. Un homme entre, je lève la tête. C’est Papa ! N’ayant trouvé personne à l’accueil, il a bravé l’interdit en pénétrant dans le service. Je laisse là mes crayons de couleur et ma paire de ciseaux pour descendre avec lui dans le hall d’entrée où les patients reçoivent leurs visiteurs.

– Comment ça va ma grande ?

– Je crois que ça va mieux.

– Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi. Je pense que si tu es là aujourd’hui, ce n’est ni à cause du boulot, ni à cause de la famille. Alors, je ne comprends pas et ça me rend malheureux. Dis-moi ce qui t’arrive ?

– Tu sais Papa, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.

– J’ai besoin de savoir.

– Non, vraiment, ça ne rendrait service à personne.

– Cécile, s’il te plait, dis-moi.

La tête de mon père à ce moment précis me fend le cœur.

– J’ai été violée quand j’avais seize ans.

– Excuse-moi, je n’ai pas entendu.

Putain Papa, m’oblige pas à répéter plus fort merde !

– On m’a violée quand j’avais seize ans. 

Les larmes de mon père. Je m’en veux tellement de lui faire du mal. Je croule sous la honte et la culpabilité.

– Tu n’as jamais rien dit ?

– Non.

– A ta Maman ?

– Non.

Paquet de mouchoirs. J’en tends un à mon père, un deuxième pour moi.

– Je sais pas quoi te dire.

– Y a rien à dire.

– Je sais que c’est dur mais tu es une battante. Tu as construit une belle vie, une belle famille, une belle carrière professionnelle. Tu as un mari formidable. Tu vas t’en sortir. Ne vis pas dans le passé.

– Oui Papa. 

Je le regarde partir, les épaules voûtées. Voilà, j’ai blessé mon père. Quelle conne !

8 réponses sur « Eclats de vie »

Des éclats de vie qui doivent s envoler et disparaître en se décomposant. Et ne laisser plus aucune trace.
Le résultat de toute cette mise à l écart. Et vite revenir près de nous.

Un nouveau dénouement de la nouvelle de 2020 ? plus brutal certes.
En tout cas la volonté est bel et bien là, plus que jamais. Être en cohérence avec soi, soulage des plus grands maux. Sous ta plume les mots prennent forme pour que tes éclats de vie deviennent peu à peu plus légers, voire plus lumineux pour tous. Continue !

Et oui, il fallait de nouveau reprendre un texte pour le réécrire. Le temps a passé, je débride mon écriture pour dénouer le fil qui mènera vers la lumière.

Des éclats de vie de personnages dont tu brosses avec lucidité les bribes de leur vie décousue. La chute rude, appelle une suite. Tu as de bonnes idées pour des histoires plus longues, de ces personnages dont on s’attache très vite 🙂

Des idées pour des histoires plus longues ou de la suite dans les idées. L’avenir nous le dira peut-être.

Des mots sur les maux ,le pas le plus difficile a été franchi😊
Il me tarde de lire la suite car Cécile va dans la bonne direction et de beaux jours sont devant elle , respect 🙏

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