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Hagarde

Je me traine, hagarde, comme un escargot sans corne croulant sous sa coquille trop lourde. Derrière moi un filet gluant de tristesse. Je l’essuie pour que personne ne glisse dessus. Je passe mes journées à l’essuyer pour mieux le ravaler. Le filet gluant engorge mes viscères. Ça gonfle, ça envahi, mais ça n’explose pas. Le compte à rebours de la bombe à retardement s’est enraillé. J’ai une tête de panda. Un panda avec ses jolies auréoles noires sous les yeux. Mettez ces mêmes auréoles sous les miens. Ça ne ressemble plus à rien. Enfin si, un zombi peut-être. J’aime bien le mot « zombi », c’est rigolo ; mais la chose est moche.

Les journées s’étirent en longueur. J’ai juste envie de me recroqueviller dans un coin, m’étourdir de silence, ne plus penser. Le tic-tac du temps qui passe ne change pas de rythme. Alors, je m’arrache à ma torpeur pour ranger une fringue qui traîne, laver une casserole, tourner en rond. Puis j’y retourne. Je pourrais rester assise sur le rebord de mon lit sans bouger à regarder le parquet pendant des heures. Mon cerveau embrumé ne me commande rien.

Quelle heure est-il ? A peine onze heures. En trois heures, j’ai bu trois thés, me suis perdue deux heures dans les méandres d’internet et puis rien. Les enfants dorment, mon mari est parti travailler. La maison vit au ralenti, comme moi. Pourtant, il va bientôt falloir que je songe à nourrir ma famille. Rien que d’y penser, ça me fatigue. Qu’est-ce que je vais faire ? Des pâtes ? Neufs minutes chrono et tout le monde est content. C’est bien, ça, des pâtes. Avec un peu de chance, il doit rester un fond de sauce quelconque quelque part dans le frigo.

Soleil dehors, pluie à l’intérieur, quatrième thé. Un rooibos, pas de théine. J’ai envie de pleurer mais les larmes ne coulent pas, enfermées dans le filet gluant. J’ai l’estomac en tire-bouchon, les neurones grillés. Il va falloir que j’aille en acheter à la pharmacie. La même qui me fournit anti-dépresseurs et anxiolytiques depuis plus de deux ans déjà. Mais ça, c’est une autre histoire.

Pour l’heure, j’essai de ne pas me noyer. Je pars à moto accompagnée de mon mari. Concentrée sur le bitume, j’oubli, le temps d’une escapade. Je me plonge dans la lecture, même si je dois lire plusieurs fois la même phrase pour comprendre. Le soir, je lis jusqu’à épuisement pour être sûre de m’endormir dès l’extinction de la lumière. Je lis tout ce qui me tombe sous la main. Varenne, Bouysse, Fauré…

Onze heure quarante-cinq, cinquième thé. Je réveille mes garçons, Papa va rentrer. Il faut faire à manger. Moi qui n’ai pas faim, moi qui n’ai plus faim.

Je ne supporte plus les enfants des voisins. Leur musique infernale, les entendre s’époumoner comme des animaux, rire à gorge déployée, courir, jouer à cache-cache. J’ai envie de hurler, taper. Mais je rentre dans ma coquille pleine de colère. Je me soustrais au monde qui m’entoure. Je suis aveugle, sourde et muette. Je ne suis plus là. Je suis dans un ailleurs qui n’appartient qu’à moi.

Quinze jours. Quinze jours que j’ai reçu ce putain de coup de téléphone. Cette mandale en pleine gueule. Quinze jours que j’ai eu la police au bout du fil. Quinze jours que j’ai appelé Papa qui l’a prise aussi la mandale, de plein fouet. Un uppercut qui nous a décroché la mâchoire. Après deux heures de totale apathie, je suis partie marcher. Marcher sous la pluie, marcher dans l’eau, marcher de plus en plus vite, marcher, marcher, marcher. J’aurais pu marcher toute la nuit. Jusqu’à épuisement. Le ciel sur le lac Léman est chahuté de nuages noirs. Au loin, un trou de lumière. Photo. Je la poste accompagnée d’un message sur ton journal Facebook.

Je passe le lendemain dans une autre dimension. Je ne vis plus que dans l’attente des conclusions du médecin et du feu vert de la police. Le verdict tombe. Insuffisance respiratoire. Pas d’autopsie. Et puis Dijon, pompes funèbres, cercueil, linceul, date de la cérémonie. Reste à décider de la destination de tes cendres.

Arrivée à la maison familiale, je m’écroule sous le poids de la fatigue et du choc. Ma coquille se rempli mais me laisse dormir une partie de l’après-midi. Demain, nous vidons ton appartement.

Je pénètre dans ton antre. Mon regard se fige sur la porte-fenêtre de ton salon-atelier. Je ne quitte pas des yeux le trou dans la vitre. Ce trou que les pompiers ont découpé pour te découvrir dans ton lit où tu gisais depuis trois jours. Alors, je plonge avec les autres, l’esprit entièrement monopolisé par le déménagement et le nettoyage. DVD, CD, BD, cartons. Tes tableaux soigneusement rangés dans la remorque. Vêtements sac bleu déchetterie, sac noir Emmaüs. Je renifle en cachette une de tes chemises, elle sent la lessive. Meubles, déchetterie. Allers-retours appartement maison, appartement déchetterie. Eau de javel, vinaigre blanc, chiffons, éponges, aspirateur, balai, serpillère. On s’active comme des forcenés jusqu’à vingt heures trente. L’adrénaline nous empêche de sombrer.

Je passe la matinée à écrire un texte. Je ne suis pas sûre d’avoir la force de le lire. Choix des musiques. Elles s’imposent à moi assez facilement. Nous écoutions la même chose. Nous nous accordons sur Zenzile, Queen, Noir désir (non, pas « Tostaki », faut pas déconner non plus ! Ce sera « Le vent nous portera »), « Immortels » de Baschung et Reinhardt Buhr, ton dernier post sur Facebook. Petit-frère enregistre le tout sur une clé. Belle-maman relit son hommage. Papa se bat avec les tâches administratives. Je chronomètre les textes, la musique. Nous choisissons les photos de toi et une de tes peintures qui viendront nous accompagner lors de la cérémonie.

C’est le jour. Ma coquille est pleine mais j’y trouve encore une place pour m’y réfugier. Du monde à l’entrée du crématorium. Tes amis sont là, alertés par mon message sur Facebook. La famille au grand complet attend.

C’est l’heure. La cérémonie se déroule ; hors du temps.

C’est fini.

Quarante-quatre ans mon frangin. C’est pas possible.

12 réponses sur « Hagarde »

11 jours avec mes amis en montagne, 11 jours à essayer de m’évader, j’y arrive de temps en temps, mais les images reviennent, mon fils n’est plus, pourquoi ? je ne comprends pas … difficile d’admettre que je ne verrai plus mon PA et boire un café avec lui à la maison.
Pourtant il est parti, il est parti en paix, il mérite le calme après les tempêtes qu’il a vécu, cette putain de maladie a fini par l’avoir, par le vider de toute énergie.
Céline je comprends ton désarroi, le mien est grand mais il nous faut nous relever de cette difficile épreuve. J’ai besoin de toi, de ta famille François les enfants, de Florent de Ninon et de Mi. Sans vous la vie n’a plus de sens, alors, je t’en prie, je vais me redresser, vite, il faut toi aussi faire se chemin, la vie est parsemée d’embûches mais elle est courte et mérité d’être vécue. Ne nous enfermons pas dans le passé pour nous même et ceux qui nous entourent.
Courage ma fille, appelles moi aussi souvent que tu veux, 1 mn, 2 mn, 10 mn ou plus, je serai content de t’avoir au téléphone.
Ton Papa qui t’aime

Céline,
Tu écris si bien ta souffrance, petit escargot, petit panda.
Le jour viendra où le joli petit animal en toi retrouvera un peu de légèreté.
Tout le long de l hommage rendu à PA tu as été parfaite.
Nous sommes là, Céline. Même maladroits. Mais nous t aimons.
Josette

Tu l’as fait, tu l’as partagé! Bravo pour ton courage. Cette phase d’écrire est dure et tellement indispensable pour évacuer la colère, l’incompréhension, l’injustice ressentie, toutes ces émotions fortes, douloureuses qui étouffent. C’est presque indécent de dire que ce passage est « normal », et pourtant il nous conduit pendant un temps plus ou moins long vers l’apaisement, l’acceptation, la joie d’évoquer la vie de Pierre Alain. Parle de lui, écris sur vous, sur tout…
Tu as plein d’histoires à raconter. Tu sais trouver les mots pour parler les maux.
Tu as déjà fait un grand pas même s’il te semble ne jamais pouvoir y arriver.
Tu as la force pour passer ce cap, la confiance en toi, l’amour que tes proches et tes amis te donnent.
Même si tu verses des tonnes de larmes, elles sont nécessaires. Appelle quand tu veux, quand tu as besoin de parler, même pour échanger des banalités (les petits riens sont aussi intéressants) et surtout saches que tu ne nous « embêtes » jamais.
Je t’aime et te serre fort dans mes bras.

Non, Céline t’es pas toute seule ……
Ta famille, tes amis sont là, les plus proches, comme les plus éloignés. Ton frère est toujours parmi nous. Il n’est plus visible physiquement, mais très présent dans les images de nos souvenirs, dans nos pensées.
Il faut rester en relation avec lui, lui parler, raconter …. Fait le vivre.
Maintenant, il faut positiver, penser que ta vie est devant toi avec ton mari, tes enfants, ta famille, amis. « Seuls sont morts ceux que l’on oublie » Eric de Kermel »
N’oublie pas dans ton chagrin que tu es aimée. Nicole

A toi, à vous, Merci. Oui, merci d’être là -aujourd’hui, hier, demain- toujours dans un coin de tête, de parfums ou de mélodies. Céline, ta capacité à mettre en mots (les maux comme le dit Mi mais pas que) me rempli de joie. Merci. Je pense à toi. Anne Claire

Je suis heureuse que tu viennes me lire, même si ce n’est pas le texte le plus léger que j’ai pu écrire. Je pense moi aussi beaucoup à toi. Le jour viendra où nous nous reverrons avec la banane !

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