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Parle !

Je me demande bien ce que je fais là. J’ai juste envie de m’enfuir, retrouver les miens. Que s’est-il passé pour arriver dans un tel endroit ? C’était hier soir. J’ai fait une connerie. J’ai mélangé alcool et médicaments pour dormir, tout simplement. Je n’ai pourtant pris que trois anxiolytiques. Ce n’est pas non plus quelque chose de complètement dingue. Et pourtant, mon mari Olivier s’est tellement inquiété qu’il a appelé le 112.

  • Habille-toi chérie, ils vont venir te chercher.
  • Qui ?
  • Le SAMU.
  • Mais enfin pourquoi ? Je n’ai pris que 3 cachets !
  • C’est le geste qui compte.

Les hommes en blanc sont arrivés. Nous sommes dans la cuisine. Ils me posent quelques questions. Je suis dans un état second. Ils finissent par m’emmener aux urgences. Alors commence l’attente, la prise en charge et les divers examens cliniques. Je me fais rabrouer par un infirmier.

  • Qu’est-ce-qui vous a pris ? Vous avez des enfants ?
  • Oui, trois.
  • Qu’est-ce qu’ils feraient sans vous ?

Je reste sans voix.

Les infirmiers se concertent sur l’opportunité de prévenir le psychiatre. La réponse est oui. C’est la procédure pour ce qu’ils appellent une tentative de
suicide mais que je considère moi comme une furieuse envie de dormir le plus profondément et longtemps possible pour trouver la paix. On me transporte dans une pièce suffisamment grande pour accueillir plusieurs patients. Une pièce miteuse, impersonnelle, froide avec mon goutte à goutte pour toute compagnie. Et l’attente se poursuit. J’ai froid, je navigue entre somnolence et éveil.

Au petit matin, une jeune infirmière spécialisée en psychologie vient me poser des questions. J’y répond de mauvaise grâce, du bout des lèvres. Mes pâles réponses suffisent à la convaincre de me faire recevoir par le chef du service psychiatrie. Non mais c’est une blague ?! Sur l’insistance de celui-ci, je vais être hospitalisée dans un service d’accueil de courte durée spécialisé en psychiatrie. On m’assure que les séjours durent en moyenne 3 jours. Il s’agit simplement de me faire cocooner, de lâcher prise et me reposer. J’acquiesce avec l’appui d’Olivier. C’est une ambulance qui m’emmène, seule, vers ce lieu dont je ne connaissais pas l’existence. Et le cauchemar commence…

Je passe les détails administratifs. Le plus éprouvant fut de laisser aux infirmières tout objet estimé dangereux : ceinture, bouteille de parfum, cordon de chargeur. Ma trousse de toilette est minutieusement inspectée ; pas de coupe ongles, pas de ciseaux, pas de miroir. Et pour finir, on me confisque mon téléphone ! Je suis hébétée. Bon, il me reste quand même mes lacets de chaussures. Mais, quelle humiliation que de se voir fouiller l’intégralité de son maigre bagage !

On m’attribue la chambre 8 chichement meublée d’un lit médical, un chevet, une petite table, une armoire. Je bénéficie également d’une salle de bain
privative. Ces salles de bains qui ne sont qu’un bloc douche/toilettes/lavabo. Il faut jongler pour prendre une douche sans tout inonder. Avec un peu
d’expérience, j’apprendrai à ne pas oublier de fermer le couvercle des WC. La fenêtre ne s’ouvre pas. On ne sait jamais, des fois que je saute. Je m’isole dans ma chambre, désœuvrée, désespérée, épuisée. Je pleure, mes larmes sont intarissables. L’heure du repas approche. Il doit être pris en commun avec les autres patients. Je ne veux pas y aller. Je ne connais personne, je ne veux voir personne. L’infirmière vient me chercher, je refuse. Je bénéficie alors de manière tout à fait exceptionnelle du droit de diner dans ma chambre.

Au matin du deuxième jour, je dois me rendre dans le réfectoire pour petit déjeuner et prendre mes médicaments. J’attends le plus possible afin que la majorité des patients soient déjà repartis. Je veux me servir un thé mais je ne comprends rien au fonctionnement du distributeur de boissons chaudes qui relève de la préhistoire. Je suis déboussolée, inopérante. Un jeune homme vient m’expliquer gentiment comment faire. Je m’installe à la table la plus excentrée, là où il n’y a personne. Je pleure. Une femme d’une cinquantaine d’année, grande, maigre, une canule dans les narines m’observe. J’ai honte. Je bois rapidement un mauvais thé en grignotant une biscotte sans beurre pour fuir le plus vite possible dans ma chambre. C’est mon refuge. Je m’y sens à l’abri. A part le corps médical, personne ne viendra m’importuner. Une infirmière vient me rendre visite en milieu de matinée pour me poser les mêmes questions déjà entendues aux urgences.

  • Avez-vous bien dormi ?
  • Non.
  • Comment vous sentez-vous ?
  • Au fond du trou.
  • Avez-vous des idées noires ?
  • Oui.

C’est l’heure du déjeuner. Je reste dans ma chambre, je refuse de retourner au réfectoire. Une infirmière vient me chercher. Elle insiste. Je refuse.

  • Je vais donc signaler au médecin que vous refusez de prendre votre
    traitement.
  •  Faites

Personne ne m’avait expliqué que le traitement se prend lors des repas…

La convocation chez le psychiatre ne tarde pas. Ce dernier m’explique calmement qu’il faut que j’aille au réfectoire. Cela fait partie du traitement, je dois apprendre à me sociabiliser. Les patients présents sont tous comme moi, avec leur pathologie propre. Je ne suis pas différente. Et pan, voilà qui remet les idées en place !

Le traitement commence à faire effet et m’assomme littéralement. Je dors une partie de l’après-midi. Après une sieste d’un sommeil lourd, je rencontre la psychologue. Son approche est différente, elle sort des feuilles blanches.

  • Je suis psychologue. Avant, j’ai exercé des années dans le milieu judiciaire. Dites-moi ce qui vous ronge. Je note sur ces feuilles qui ne
    seront pas insérées dans votre dossier médical. Elles resteront entre vous et moi. Je vous écoute.

Le barrage cède enfin. Les larmes coulent sans discontinuer alors que je raconte mon histoire. C’est la première fois que je m’expose ainsi, sans fard, sans tabou. Elle m’encourage. Je parle encore et encore de ces agressions subies. Le verdict tombe. Dépression sévère sur stress post traumatique.

Je resterai dans le service trois semaines.

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