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Jusqu’où le chat nous mènera-t-il ?

Je m’appelle Rachelle. Je suis une Maine Coon pure race et je suis la maîtresse de maison. Je contribue à coloniser la terre. Mes congénères et moi avons une capacité à prospérer dans tous les habitats terrestres. Je participe au travail commencé il y a quelques millions d’années. Mes ancêtres se sont répandus sur toute la surface du globe. Une fois bien installés, ils se sont laissés domestiquer. Les malins ! Ils réussirent même à se faire aduler des Égyptiens, ces pauvres fous. Le chat a mis la première patte chez l’homme. L’avenir s’ouvrait sous les meilleurs auspices. La soumission des humains était en route.

Que de chemin parcouru depuis. Rien qu’aux Etats-Unis, nous sommes soixante-quatre millions, ça nous laisse supposer deux-cent cinquante millions d’oiseaux tués chaque année. Je vous laisse calculer ce que ça peut donner au niveau mondial. Nous constituons aujourd’hui une menace pour la conservation de la biodiversité et sommes classés dans la liste des cent pires espèces envahissantes du monde. Je ne suis pas peu fière. Le plus drôle c’est que les humains sont coincés. S’ils tentent de nous mater, les voilà confrontés à la prolifération de rats, de lapins et de souris ! 

Pour ma part, je passe mes journées à dormir, jouer ou manger. Mes domestiques s’occupent de moi. J’ai tout ce que je veux. Une panière douillette est à ma disposition, j’ai des croquettes à volonté, des petits jouets avec lesquels je prends un malin plaisir à parcourir ma maison dans le seul but de faire un maximum de bruit. Je me prélasse sur le fauteuil préféré de la doyenne de la maison. Je monte sur les tables. Je renverse tout ce que je peux, j’aime particulièrement les vases remplis d’eau. Je m’amuse à les voir courir pour réparer mes bêtises, éponger l’eau sur le parquet fraichement ciré. Petite coquetterie, j’ai le poil abondant. Je me délecte à observer mes domestiques à genoux devant moi pour me brosser quotidiennement. On frôle la prosternation ! Que du bonheur ! J’ai soumis un foyer à moi toute seule. Attention, je fais aussi les efforts qu’il faut pour me faire aimer. D’abord, je suis belle, ne vous en déplaise. Je n’ai que sept mois mais je suis déjà plus grande que les deux bâtards qui ont colonisé le foyer voisin. Ceux là ont pourtant trois ans. Avant mon arrivée ils venaient parfois réclamer le couvert. Aujourd’hui, il n’en est évidemment plus question. On ne mélange pas les torchons et les serviettes ! Pour en revenir à moi, au-delà de ma beauté naturelle, je sais me faire câline quand il le faut. Je vocalise, je roucoule. Je me glisse dans les chambres pour réchauffer les pieds des dormeurs. Je suis mi ange, mi démon.

Combien de mes congénères ont fait la même chose ? Nous sommes très bien organisés entre chats domestiques et chats errants. A chacun notre tâche. Tous les chats domestiques ont fait le même travail que moi. Que de foyers soumis à nos désidérata. Voilà l’homme contraint de produire tout un tas d’articles pour nous satisfaire. Il a commencé avec des petites choses simples, le panier, la gamelle pour finir par se lancer de façon débridée dans la création d’articles de plus en plus élaborés comme les arbres à chat – Bastet ! que c’est laid – qui prennent une place inouïe dans le foyer, les boites de croquettes ornées d’illustrations de mauvais goût, les balles bleues, vertes, rouges avec ou sans grelot, des laisses à paillettes, des harnais de toutes les couleurs, des pâtées de tous les goûts. Une véritable industrie au service de sa majesté le chat qui bénéficie du gîte et du couvert sans produire le moindre effort. Et je ne parle pas de l’essentiel. Combien à votre avis mes domestiques ont-ils déboursé pour m’adopter ? 1500 euros ! Payer pour se soumettre. Voilà qui me laisse perplexe mais qui n’est pas sans me conforter dans ma suprématie. Nous les chats de race sommes les rois.

Attention quand même à ne pas nous confondre avec les chats errants, des chats domestiques délibérément rendus à la nature. Ceux-là n’ont pas de fierté. Ils se reproduisent comme des lapins si je peux me permettre cette expression. On en voit partout, sur les trottoirs, sur les toits, dans les jardins. Ils se déplacent en bandes organisées. De vrais chasseurs, sournois mais tellement utiles. En milieu urbain pour ce fameux problème de rats, en milieu rural pour les lapins ! Ils ont fait en sorte de se rendre indispensables. Un véritable tour de force ! Ils arrivent même à amadouer certains habitants avec des miaulements à les faire pleurer et obtenir ainsi le couvert et quelques caresses. Ça, c’est seulement quand ils en ont envie. Ce sont eux qui décident. Evidemment, s’il est hors de question que je partage mon territoire – un chat de ma classe ne saurait s’abaisser à cela- avec l’un d’entre eux, je ne peux m’empêcher de trouver leur façon de faire intéressante.

Reste le chat sauvage. Il a fait moins fort que nous autres. Je ne sais pas comment il s’est débrouillé mais il a même disparu dans certaines parties du monde. Enfin si, je sais. Son habitat naturel a été malmené. Du coup les humains le protège lui et son environnement. D’une pierre deux coups ! Il est bien là, tapis dans l’ombre des forêts denses ou à l’affut dans les déserts. Il occupe le territoire qui nous échappe encore. Nous nuisons essentiellement la nuit quand lui le fait le jour. Nous sommes complémentaires. Le chat sauvage est notre arrière garde.

Nous continuons à nous multiplier. Nous avilirons davantage encore les humains qui n’ont finalement été créés que pour nous servir. Quand je vois la part de l’industrie qui nous est déjà acquises, je bois du petit lait – pas trop, ce n’est pas bon pour mes intestins-. Viendra le temps où nous serons tellement nombreux que tout, absolument tout nous sera dédié. Nous submergerons le monde de nos besoins. Les rues grouilleront de chats, tous les foyers seront colonisés, l’activité tout entière des humains sera tournées vers nous et nos caprices. Alors, nous aurons réussi, nous, les maitres du monde.

4 réponses sur « Jusqu’où le chat nous mènera-t-il ? »

Les chiens ont des propriétaires, les chats ont du personnel.
Toujours très bien écrit, lecture agréable.
Bisous, bisouuuus,
Papa

Malins ces chats, même domestiqués, ils restent libres.
Très bien écrit, des phrases courtes et colorées, de l’humour même jusqu’aux éclats de rire. Ça j’adore! Un bon moment de détente.
Rachelle est une source d’inspiration…….à suivre.

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