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La prophétie d’Yélizavéta

Ce qu’il reste de l’humanité est rassemblé en petite tribu d’une centaine de personnes autour du Chaman Vadim. Chacun sait que ce soir, il va désigner l’Elu en charge de retrouver la Fée Yélizavéta à l’origine de leur malheur. Dans sa folie vengeresse, Yélizavéta a décidé que seules la faune et la flore méritaient le droit de vivre. Les êtres humains, à l’origine de la dévastation d’un monde qu’elle voulait merveilleux, devront mourir à leur vingtième anniversaire.

Le Chaman prépare son breuvage à base de datura qui lui permettra d’entrer en contact avec l’esprit de l’homme-loup Borislav. C’est cet animal de pouvoir qui pourra l’aider à choisir l’Elu. L’assemblée a les yeux rivés sur Vadim, le souffle court, aux aguets.  Le mélange psychotrope est enfin prêt. La communauté entame les premières notes d’une musique obsessionnelle. Le son des percussions s’élève et enveloppe Vadim en état d’extrême concentration. Tout à coup son corps est secoué de soubresauts, ses yeux se révulsent. La tension est palpable. Après de longues minutes, alors que ses mouvements saccadés se font plus rares, la musique devient chuchotement. Vadim fait le tour de l’assemblée, les yeux perçants, il scrute les visages de quelques-uns. Puis, tout s’arrête. Alors, le Chaman se dirige droit sur Sacha. C’est lui l’Elu.

A seize ans, comme tous les jeunes de son âge, Sacha est sans famille. Ses parents sont morts alors qu’ils avaient vingt ans, victimes de la prophétie de la Fée Yélizavéta. Chasseur depuis son enfance, il connait bien la vallée de Tounka qui longe le lac Baïkal. Ses longues courses au gibier lui ont donné une allure athlétique. De nature ténébreuse, Sacha est un solitaire. Il suit le Chaman dans sa yourte.

« – Tu es l’Elu. C’est à toi que revient la mission d’éliminer la Fée Yélizavéta. C’est le seul moyen de contrer la prophétie.

– Oui, Chaman. Comment dois-je faire ?

– J’ai invoqué l’esprit de l’homme-loup, Borislav. Il a accepté de t’accompagner et de prendre l’habit d’un mortel afin de te protéger des dangers. Prends ce sabre que j’ai spécialement préparé. Je l’appelle Jisnilni. Il a le pouvoir de combattre les esprits mauvais, de fendre la pierre ou d’abattre un arbre. Il est l’unique arme qui pourra tuer la Fée. Il te sera précieux dans cette quête.

– Chaman, dans quelle direction dois-je chercher ?

– Il te faudra traverser la toundra pour atteindre les Monts Kahmar-Daban. Yélizavéta est terrée quelque part sur le sommet Khan-Oula à plus de deux-mille mètres d’altitude. C’est un long voyage qui t’attend. Viens, je vais te présenter Borislav ».

Intimidé, Sacha s’avance à la suite de Vadim. L’homme-loup est là, tapi au fond de l’habitat. Sacha ne l’avait pas vu, pourtant, c’est une masse imposante qui vient à sa rencontre. L’homme-loup est aussi grand que lui, sous sa peau velue saillent des muscles puissants. Les griffes acérées de ses quatre pattes évoquent les lames des couteaux de chasseur que Sacha manie si bien. Sa gueule est terrifiante, les crocs comme des dagues, les yeux rouges flamboyants. Sacha n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles. L’animal lui parle.

« – Je te connais Sacha. Tu es un chasseur valeureux mais n’oublie jamais que de toi dépend l’avenir de l’humanité. Allons ! »

Armé de Jisnilni, Borislav à ses côtés, c’est le cœur lourd que Sacha se met en marche, encouragé par ses congénères emplis d’espoir.

La traversée de la toundra se passe sans encombre, en silence. Arrivés à l’orée de la forêt dense qui marque la naissance des monts Khamar-Daban, Borislav met en garde son compagnon.

« C’est maintenant qu’il va falloir montrer ta bravoure. Plus nous avancerons, moins nous y verrons. Les conifères cacheront la lumière du soleil. Les animaux sauvages seront de plus en plus nombreux. Reste sur tes gardes à chaque instant. Faune et flore sont à la solde d’Yélizavéta. »

Après deux heures de marches, l’environnement se fait plus oppressant. Sacha peut entendre les arbres gémir, craquer, grincer. Il fait sombre. Borislav a le poil hérissé, de petits scintillements semblent animer Jisnilni. C’est alors qu’un énorme mélèze se courbe en hurlant pour venir les percuter de plein fouet. L’un et l’autre sont arrachés du sol pour venir s’écraser aux pieds d’un roc. Ils n’ont que le temps de se relever péniblement avant de voir fondre sur eux un énorme cerf aux bois immenses. D’un bond, Borislav se jette à la gorge du géant. Sacha, armé de Jisnilni se rue pour achever le monstre. Hébétés, chacun prend le temps de constater les dégâts. L’homme-loup boite, l’une de ses pattes arrière est à vif. Un filet de sang coule au coin de la bouche de Sacha qui souffre de tout son corps. Il faut continuer.

Les arbres s’éclaircissent enfin mais l’ascension devient plus difficile. Au loin, sur le versant abrupt de la montagne, une masse sombre semble se mouvoir dans leur direction. Ils commencent à percevoir des petits cris stridents. Affaiblis par l’attaque de la forêt, Sacha et Borislav sont inquiets. Ils savent qu’une nouvelle épreuve les attend. Alors, ils les voient. Une centaine, des centaines de zibelines leur foncent droit dessus. Le bruit est assourdissant. Borislav comprend le premier que les forces sont déséquilibrées ; avec l’énergie du désespoir il fond sur les mammifères qui les encerclent. Il griffe, poignarde, déchiquette ; le sang gicle de toutes parts. Hélas, il s’effondre en hurlant à la mort sous l’assaut des petits carnivores.

Les mains crispées sur son arme, Sacha assiste à l’horreur. Fou de rage, il brandit le sabre pour se frayer un chemin au travers de la masse grouillante.  C’est un jeu de massacre. Les bestioles volent dans les airs sous les coups. Il avance péniblement de quelques mètres mais les zibelines, trop nombreuses commencent déjà à lui recouvrir la moitié du corps. Les dents arrachent l’étoffe pour mieux mordre les chairs de l’Elu qui finit par perdre l’équilibre. A genou, il lâche Jisnilni. « Si près du but… ».

3 réponses sur « La prophétie d’Yélizavéta »

Belle réussite cette fantasy qui nous emmène tout droit dans la région du Baïkal. Imagination au top, digne d’une BD tellement les images s’imposent à notre esprit. Hélas l’élu peut-être perdant ! Sauvez le monde est un vaste sujet. Un prophète, quel qu’il soit pourrait il nous y aider ? En tout cas ça m’a fait un bien fou de lire cette histoire imaginaire. Tu as aussi l’étoffe pour cette écriture. Continue de nous surprendre. J’aime !

Merci Michelle pour tes nombreux commentaires qui me motivent à continuer. C’est marrant comme l’imagination nous emmène parfois loin des sentiers battus.

Et oui! C’est la puissance de l’esprit..
La force de l’imaginaire peut nous emmener très loin; ça fait du bien mais il faut aussi ramener les deux pieds sur terre. Oscillement entre le blanc et le noir qui forment un tout….Vaste sujet!

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