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L’adolescence brisée

C’est la fin des années quatre-vingt. Cécile habite depuis peu dans un village de deux cents personnes à une dizaine de kilomètres d’une petite ville touristique. Les habitants sont pour la plupart ouvriers ou employés. Les deux ou trois artisans à leur compte suscitent les jalousies. Dans le quartier les langues sont bien pendues, les commérages vont bon train. Auparavant, elle vivait dans une ville de cent cinquante mille habitants, le choc du déménagement fut tout aussi rude que le divorce de ses parents.

L’année scolaire de Cécile s’est achevée. C’était sa première année dans le lycée hôtelier qu’elle a choisi. Celui-ci se situant dans un autre département, elle est interne et ne rentre à la maison que pour les week-ends ou les vacances. Elle passe une partie du mois de juin à la maison avant de partir en stage dans un hôtel-restaurant début juillet pour deux mois. Sa mère et son beau-père travaillent, quant à son petit frère, il est chez son père à une heure de route. Elle s’ennuie un peu. Elle a quelques copines dans le bourg qu’elle voit de temps à autre, surtout Florence, sa voisine.

Par une belle journée ensoleillée, désœuvrée elle croise Sébastien qu’elle considère comme un ami proche. C’est un garçon plutôt attachant, volontiers blagueur, qui n’aime pas l’école. Sa réputation n’est pas au firmament au sein du village d’autant qu’il fait partie du clan de Stéphane, le frère ainé de Florence. Ce dernier passe pour le caïd du quartier, une petite frappe souvent entourée de jeunes d’ailleurs, de plus loin, de pas d’ici.

Sébastien invite Cécile à l’accompagner à une fête qui a lieu dans la petite ville voisine. Elle accepte. Ils se rendent sur les lieux à mobylette. Elle est vêtue de son éternel pantalon de toile beige, d’une chemise ample et de ses chaussures imitation Dock Martins. Elle a mis son body en coton imprimé de petites voitures offert par sa marraine.

Les festivités ont lieu dans un petit appartement dans l’un des quartiers populaires de la ville. A leur arrivée, Cécile se rend compte qu’elle ne connait personne à part Sébastien. Elle aperçoit cependant Stéphane dont elle se méfie. Elle a déjà eu maille à partir avec lui.  L’alcool coule à flot, des pétards circulent. C’est bien la première fois que Cécile participe à ce type d’assemblée.

« Salut, bienvenue. Je vous offre une bière ?

– Oui, c’est pas de refus, répond Sébastien

– Ok pour moi aussi, ajoute Cécile pour faire comme les autres »

Après plusieurs bières, Sébastien et Cécile discutent attablés à la cuisine. Le reste du groupe est dans le petit salon, plus ou moins avachi sur le canapé et les poufs. L’appartement est passablement enfumé. Les odeurs entêtantes d’alcool, de cigarettes et d’herbe se mêlent.

« Cécile, tu reprends une mousse ? demande Sébastien

– Pourquoi pas. C’est space ici…

 Tu fais quoi pour les vacances ?

– Je pars en stage tout l’été près de la frontière suisse.

– La vache, c’est pas à côté ! 

– C’est sûr, je prends le large, sourit Cécile »

Les lieux se vident au gré des départs échelonnés des uns et des autres. Pour finir, il ne reste que trois garçons dans le salon parmi lesquels Stéphane. Cécile n’a pas l’habitude de boire, l’effet de l’alcool se fait sentir. Tout à coup, Stéphane appelle Cécile à le rejoindre à la salle de bain, il a quelque chose à lui dire. Sébastien lui souffle : « A ta place je n’irais pas ». Dans sa naïveté de jeune adolescente, Cécile n’en tient pas compte. Elle entend vaguement « Elle est bourrée, on va pouvoir y aller ». Sa tête tourne un peu. Elle se rend à la salle de bain où l’attendent Stéphane et les deux autres garçons. Ils l’accueillent en fermant la porte ; à clé. Cécile ne comprend pas. Ils l’allongent avec précaution, la tête entre le pied du lavabo et la baignoire sabot. Il n’y a pas de fenêtre, un néon crachote une lumière jaunâtre. Les garçons la rassurent. « Tu vas être bien, on ne va pas te faire de mal ». Une main se pose sur sa bouche. Son esprit s’envole, loin. Elle n’est plus là. Sébastien est resté dans la cuisine, il n’a pas levé le petit doigt.

Cécile rentre chez elle, hébétée. Elle a mal. Elle efface tout de sa mémoire. Elle ne dira jamais rien ; à personne. 

6 réponses sur « L’adolescence brisée »

Divorce, absence régulière du père, j’ai beaucoup, beaucoup de peine.
Merci de me permettre lecture de tes écrits, de ton histoire trop longtemps cachée.
Je t’aime ma fille,
Papa

Merci François de ta reponse, cela me libère pour envoyer le courrier que j ai ecris la nuit dernière à Céline
Si tu le veux, appelle moi
Nicole

Bonjour Ginette,
J’espère que vous allez bien .
Je viens de lire votre nouvelle.
Les phrases courtes et descriptions concises ne lui donnent que plus de portée .
Il faut que le corps exulte disait Brel …

Félicitations
Je vous embrasse fort .
Jeff

Ginette, tu étais déjà mon amie adorée à l’époque.
Et je n’ai rien vu, rien senti.
Quelle tristesse s’empare de moi, si tu savais.
Et à la fois, je suis tellement fière de toi, que tu aies pu coucher ces mots sur le papier, des mots libérateurs je l’espère.

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