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Le choix de Mowgli

Sa balourdise est la honte de l’ours, le grand bec du toucan son humiliation

Couvre-toi de boue, car tu pourras te cacher en toute discrétion.

La panthère noire est une anomalie, et l’hippopotame lourdaud

Prends la peine de les molester : nous savons que ce sont des nigauds.

Profite des petits d’autrui, harangue-les jusqu’à les rendre fous,

Pour notre plaisir, des pères et mères tu attiseras le courroux.

La jungle est grande, mais tout petit que tu sois

De tous les autres tu te moqueras.

Ainsi parla l’un des Bandar-Log, le peuple singe. Mowgli, nouvellement arrivé après avoir été corrigé par Baloo, l’ours qui tentait de lui inculquer les lois de la jungle, écoutait. Il en avait eu assez de l’exigence et de la susceptibilité de Baloo. Même Bagheera, la panthère noire, n’avait pu le retenir malgré son attitude protectrice et maternelle envers lui. Mowgli, petit, devait se taire et méditer ? Sornettes ! Tout à son orgueil, Mowgli avait suivi la trace du peuple singe, soi-disant le peuple interdit. Les Bandar-Log l’avaient accueilli avec force cris et agitation. Ils sautaient de branche en branche, entrainant le petit d’homme dans leur sillage. C’était nouveau pour Mowgli qui sentit un vent de liberté l’envelopper. Enfin, le champ des possibles lui semblait infini. Il n’avait cure de toutes les leçons de Baloo. Quant à Bagueera, la belle affaire, aussi douce que dangereuse, elle n’avait pas su le protéger des coups de pattes du vieil ours. Les Bandar-Log n’avaient pas de chef, ils étaient tous sur le même pied d’égalité. Ils promirent à Mowgli, qu’ils considéraient comme l’un des leurs malgré son absence de queue, qu’il deviendrait leur meneur. Tout à sa joie, le petit d’homme en oublia les règles les plus élémentaires de la loi de la jungle et s’adonna à cœur joie à tous les us des Bandar-Log. Il se mit à manger tout ce qui lui tombait sous la main sans demander la permission élémentaire à quelque habitant de la jungle que se soit. Il se reput du miel des abeilles affolées, de noix, vola les œufs des oiseaux éplorés, englouti des fruits de toutes sortes. Tant et si bien qu’il fut pris d’un terrible mal de ventre. Les Bandar-Log se moquèrent de lui.

– Alors petit d’homme, tu es bien fragile !

– Je crois qu’il a reçu une bonne leçon.

Mowgli, tête basse au milieu de l’attroupement bruyant, leur demanda de lui montrer les aliments à éviter.

– Ah, que non ! Tu vas apprendre tout seul, comme nous autres. Tu dois savoir te débrouiller. De ta conduite dépend ta place parmi nous.

Mowgli retint ses larmes et releva la tête. Il ne sera pas dit qu’il ne se battrait pas pour gagner sa place de chef du peuple singe. Justement, il aperçut Baloo et Bagheera déambulant sous les arbres où ils étaient tous réunis en bande désorganisée. Mowgli fut le premier à jeter des noix et des brindilles sur les deux compères. Le peuple singe se mit à crier en imitant le petit d’homme. C’est une avalanche de projectiles divers qui tomba sur Baloo et Bagheera qui finir par détaler.

– Voilà une conduite digne de notre peuple.

A ces mots, Mowgli ne put refreiner un sourire mauvais. Il comprenait vite et savait qu’il devait calquer ses manières sur celle des Bandar-Log pour continuer à frayer avec eux et surtout devenir leur chef. Il se fit perfide, prenant un malin plaisir à déloger Mang, la chauve-Souris, qui dormait au milieu des branches pour récupérer de sa nuit. Il plongeait dans les mares brisant la tranquillité des serpents d’eau, chassait pour son plaisir laissant derrière lui les dépouilles de furets et fourmiliers les tripes à l’air. Il rampait sans bruit sur les branches les plus hautes pour attraper des aras dans le seul but d’arracher quelques-unes de leurs plumes magnifiques pour s’en parer. Les singes applaudissaient à tout rompre, se tordant de rire face aux frasques du petit d’homme. Enhardi par ses réussites Mowgli pris le parti de s’attaquer à plus gros. C’est une bande malpropre qui s’abattit sur Hathi, l’éléphant sauvage, les uns lui tirant les oreilles, les autres la queue, Mowgli agrippé à sa trompe. Affolé, Hathi tournait sur lui-même pour éjecter les assaillants qui ne lâchaient rien. Epuisé, ses grosses pates fléchirent et il tomba en râlant. Mowgli, hirsute et sale, se campa sur le pachyderme, hurlant son triomphe.

– Nous avons vaincu grâce à moi ! j’ai gagné le droit de devenir votre chef !!

Les Bandar-Log hurlèrent de rire, se tapant sur la tête en trépignant.

– Ce petit d’homme est fou !

– Il a reçu un coup de trompe sur le crâne ma parole !

Eberlué, Mowgli regardait le peuple singe se moquer de lui à qui mieux mieux.

– Que crois-tu donc petit d’homme ? Que tu es supérieur à nous, toi qui n’as même pas de queue ?

– Mais, vous m’aviez promis !

– Les amis, qu’avons-nous promis ?

– Rien, rien, rien ! répondirent en cœur la troupe de Bandar-Log.

– Vous êtes des menteurs s’époumona Mowgli.

– Evidemment ! Nous n’avons jamais eu de chef et nous n’en aurons jamais. Nous ne suivons aucune loi et faisons comme il nous plait.

Le peuple singe détalla dans le désordre laissant là Mowgli tout à sa peine. Epuisé par les sanglots, il s’endormit sur le flan de Hati.

Les paupières gonflées, Mowgli s’éveilla à l’aube. Il était à terre, seul. Habitué à une jungle rythmée par des centaines de sonorités diverses, le silence total l’effraya. Aux aguets, il scruta alentour. C’est alors qu’il les vit. Tous. Ils étaient là, à quelques mètres, en cercle, le petit d’homme en son centre. Baloo, Bagheera, Mang, Hati, abeilles, aras, tapirs, furets, serpents l’observaient. Il fut terrorisé à la vue de Shere Kan, le tigre pourtant craint par tous les habitants de la jungle et Kaa le python malfaisant.

Alors, Baloo fit un pas en avant :

– Mowgli, ta conduite est impardonnable. Nous avons décidé de convier Kaa et Shere Kan afin de leurs confier ton sort.

– Mais, ils vont me tuer !

– Peu nous importe. Nous t’avions prévenu, le peuple singe est un peuple interdit.

Alors les anciens amis de Mowgli se retirèrent, laissant le boa et le tigre à leur festin.

Une réponse sur « Le choix de Mowgli »

En effet, il suffit de bouger un élément pour renverser l’histoire….en tout cas avec ce conte que j’aime vraiment beaucoup. Bon choix car le champ des possibles est ouvert avec les animaux et les hommes, et que les uns comme les autres ne sont pas forcément des sages. Le pouvoir, l’orgueil, le mensonge, la violence…..sont bien démontrés. Concernant l’humain, tu mets en évidence la dualité qui nous habite en permanence, nos parts d’ombre, et, que souvent, il suffit de modifier un élément (en soi) pour changer le sens de ce qui peut arriver.
Ce texte m’a plu, toujours bien écrit, et laisse la place à la réflexion, voire l’introspection. Et là, j’aime !
Tu m’as encore étonnée .

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