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Le grand mégalo

Mesdames, Messieurs,

Ce matin, à cinq heures, les trois cent mille banguissois se sont réveillés au son des cloches des églises de la ville. Ce quatre décembre mille neuf cent soixante-dix-sept, est un jour faste que la Centrafrique s’apprête à vivre. Son Président à vie, Jean-Bedel Bokassa, poussé au pouvoir par notre chère patrie en mille neuf cent soixante-quatre, se prépare en ce moment même à revêtir ses vêtements d’apparat pour devenir le premier empereur du continent africain.

Grâce aux caméras de notre ministère de la défense, vous pouvez découvrir en même temps que moi, Bangui la pauvre transformée en Bangui la coquette. Depuis deux semaines, des milliers d’ouvriers s’activent dans la capitale pour la parer de milliers de drapeaux, d’arches et de lampadaires. Voyez le palais des sports, rebaptisé Palais du Couronnement pour l’occasion, drapé de velours rouge et or tout comme la cathédrale dont les thuyas ont été passés à l’or fin. Les magnifiques statues impériales et religieuses en vernis dorés qui encadrent sa lourde porte semblent nous inviter à pénétrer dans ce lieu sacré.

En attendant le cortège qui se fait désirer, laissez-moi vous rappeler combien cette cérémonie qui s’annonce fastueuse a contribué à mettre en lumière le savoir-faire de nos artisans du luxe. Notre couturier Pierre Cardin a taillé la garde-robe impériale, notamment la réplique de la tunique de Napoléon 1er, en toile épaisse, fourrée de peau d’hermine blanche et ornée de broderie de fils d’or et de pierres précieuses. Oui, Bokassa est un admirateur inconditionnel de notre premier empereur. C’est d’ailleurs la Maison Arthus Bertrand, connue pour avoir été le fournisseur officiel de Napoléon Bonaparte, qui a ciselé la couronne d’or pur, sertie de sept mille carats de diamants. Notre plus florissante sellerie, représentée par un ancien membre de la garde républicaine, a fabriqué les dix-neuf tonnes de marchandises destinées à équiper les chevaux. C’est ce même homme qui a formé les cent vingt cavaliers qui vont bientôt défiler sous nos yeux. Notre haras national du Pin a fourni, sur ordre de l’Elysée, les huit chevaux blancs destinés à tirer le carrosse dans lequel le futur Empereur sillonnera les rues de la capitale. Le sculpteur Olivier Brice, dont vous pouvez admirer l’une des œuvres Place du Caire à Paris, s’est quant à lui chargé des décors de la cérémonie. Les arches, les lampadaires, l’ornement de la cathédrale c’est lui. Nous verrons tout à l’heure le carrosse ainsi que le trône qu’il a également conçu. Je terminerai par quelques chiffres qui laissent rêveurs et nous montrent à quel point la France s’est impliquée dans la préparation de cette cérémonie hors du commun. Ecoutez plutôt, soixante mille bouteilles de champagne et de vin de Bourgogne, dix mille pièces d’orfèvrerie signées Christofle, six cents smokings et deux cents uniformes.

Un tel évènement ne saurait avoir lieu sans la présence d’illustres invités venus du monde entier. Cinq mille personnes triées sur le volet ont été conviées au Palais du Couronnement. Pour leur assurer un accueil digne et luxueux, Jean-Bedel Bokassa a ordonné la construction de deux cent trente et une villas entièrement équipées. Ce sont dans ces mêmes villas que les heureux élus pourront s’émerveiller devant la somptueuse orfèvrerie Christofle.

Regardez, nous pouvons observer les invités qui se pressent devant le Palais. J’aperçois notre ministre de la Coopération dépêché pour représenter la France, c’est lui qui remettra bientôt l’épée incrustée de diamants offerte par Valérie Giscard d’Estaing. Ne cherchez pas les présidents africains, ils ont tous déclinés l’invitation. Paul VI est resté au Vatican refusant le sacre que Bokassa appelait de ses vœux, enjoignant même l’archevêque de Bangui de ne jouer aucun rôle dans cette cérémonie. C’est donc à un simple couronnement auquel nous allons assister d’ici quelques minutes.

J’apprends incidemment que les huit chevaux attelés au carrosse ont peiné pour avancer sur la piste de latérite fraichement goudronnée. Cette information explique sans doute le retard pris par le cortège. Ah ! Je vois poindre les cavaliers en tenue napoléonienne. C’est splendide, mais je m’étonne qu’ils soient chaussés d’espadrilles. Voilà une fausse note qui me laisse pantois. Mais regardez plutôt, les chevaux blancs arrivent. Oh mon Dieu, ils n’ont pas fière allure. Ils semblent suer sang et eau pour tirer le carrosse que nous découvrons imposant. Olivier Brice n’a pas fait dans la demi-mesure, le coche de bronze et d’or doit peser bien lourd pour nos destriers. Les voilà qui s’arrêtent enfin devant le palais. L’impératrice Catherine, vêtue d’une superbe robe d’or brodée de rubis, descend la première suivie de son fils. Bokassa portant au front une couronne de lauriers d’or, foule à son tour le tapis rouge. Nous pénétrons dans le palais à sa suite. Pardonnez-moi, Mesdames et Messieurs, je reste sans voix devant cet immense trône en forme d’aigle, recouvert d’or. Le mauvais goût l’emporte sur la fausse note ! L’empereur reçoit de la part des officiers de sa garde son épée de sacre, sa couronne de diamants, qu’il pose lui-même sur sa tête, un sceptre de diamants et sa cape immense rouge et or, symbole de son autorité dans un silence équivoque.

Nous sortons du palais. L’empereur salue la foule contenue à coups de bâtons, des automitrailleuses sont en position. Les chevaux semblent harassés, deux d’entre eux chancèlent. Oh ! Les voilà à terre. Attendez, une dépêche m’informe à l’instant que cette débauche de dépenses aura coûté un quart du budget centrafricain financé en partie par les salaires des quarante milles fonctionnaires de l’état, la France et la Lybie de Kadhafi. Pendant que les opposants jetés en prison attendent l’amnistie que leur a promise Bokassa, la population continue de mourir de malnutrition et de manque de soins.

Mesdames, Messieurs, j’ai bien peur que la diffusion de ces images ne ridiculise la France aux yeux du monde entier.

8 réponses sur « Le grand mégalo »

Très bien écrit ce fameux sacre de Bokassa. On ressent fort le ridicule de la situation au milieu de la misère du pays. Que du clinquant…

Très belle description d’une cérémonie dans la démesure et la folie d’un mégalo qui a réussi à empêtrer la France politicienne dans la tourmente.
A la fois la faiblesse et la folie humaine.
L’histoire et les détails tiennent le lecteur en haleine et donnent envie d’en savoir plus, de chercher à comprendre comment un tel pan de l’histoire a pu s’articuler? qu’est devenue toute cette fortune ? sachant qu’aujourd’hui le peuple est toujours aussi pauvre. Ah! la « françafrique »
Et puis, cela m’a aussi remémoré notre voyage en Centrafrique….après Bokassa.
Tu dois être incollable sur cette histoire ! Bravo pour l’écriture.

Au fil de mes recherches, je suis tombée sur des détails, des chiffres, des histoires tous plus incroyables les uns que les autres. Je n’ai pas tout mis dans ce récit mais l’essentiel y est. Malheureusement.

Bravo pour les recherches. Tu as sacrément bossé pour un texte tout en reliefs de la personnalité mégalo de cet homme qui n’a pas épargné la France de ses manigances. Ton écriture est vive, précise, pour je suppose la consigne uchronie?
Bonne année, quelle te soit source de créations et d’audaces littéraires.

Merci Mijo. Et non, ce n’est malheureusement pas une uchronie. C’est une triste réalité. Il fallait ici s’inspirer d’un fait historique. J’ai trouvé celui-là pas piqué des hannetons !
Très bonne année à toi, et ne lâche pas la plume (ou le clavier mais « plume » c’est quand même plus joli)!

Quand je lis comment s’est comporté notre pays et qu’ensuite il se permet de donner des leçons à d’autres….Triste réalité.
A travers le récit, on ressent bien le décalage entre la situation réelle (pauvreté du pays) et cette scène  » bling bling » complètement démesurée à laquelle nous avons activement participé 😥
Bravo!

Une histoire de dingue dans laquelle la France s’est laissée embringuée sans voir venir le grotesque de la situation ! Deux ans plus tard, c’est cette même France qui va débarquer Bokassa…

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