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Le roi serpent

Une mère devenue grand-mère, éclatante de bonheur dans sa robe orange. Un père qui attend son fils, sur le quai d’une gare, en sabots et chaussettes montantes rouges à bouclettes. Le sourire d’un jeune homme, son parapente se posant doucement derrière lui. Une belle femme, les cheveux longs, le ventre rond. Un bébé vomissant son lait sur l’épaule de sa grande sœur. Un groupe de jeunes qui trinquent à la santé de n’importe quoi. La dépression d’une mère. L’absence d’un père. La cueillette des cassis en chanson pour gagner quatre francs six sous. La saison des vendanges et ses lancés de verjus, les ongles noirs, le dos brisé. Un instituteur déployant des trésors de patience face à une élève hermétique. Des fous rires en cours d’espagnol déclenchés par des jeux de mots débiles. Le regard des étudiants plongés dans la poitrine débordante de leur professeure de gestion. Des chasseurs à grande gueule, l’haleine chargée de pastis. Le père de la mariée, déchainé, qui assure l’ambiance musicale jusqu’au bout de la nuit. Les mots d’amour de la belle maman pour la fille du père. L’ambiance, délirante, d’un premier job dès le rideau de fer du magasin tombé. La rencontre improbable de celle qui deviendra une amie pour la vie. L’amour. Le torse viril d’un beau brun debout sur le sable équatorial. Le couteau d’un frère, les yeux exorbités, sous la gorge de sa sœur. Des enfants hurlants de plaisir sur la luge accrochée à une méhari qui enchaine les allers-retours sur la route enneigée. Les larmes d’une adolescente devant le moineau qu’elle vient d’abattre d’un coup de carabine à plombs. Un viol et puis s’en va, et s’en revient pour le deuxième. Une moto lancée à 180 kilomètres heure sur une départementale, un casque de mobylette sur la tête de la passagère. La déchirure. La plongée dans le cauchemar. L’envie de mourir. Les grands-parents, les parties de petits chevaux, le chocolat qui fond sur la langue devant la dernière séance en noir et blanc. Les quatre cents coups avec les cousins. La beauté de la montagne qui s’offre toute entière aux plus courageux. Le cocon protecteur d’une clinique psychiatrique. La rage qui étouffe. Les enfants beaux comme des Dieux. La mort toujours prématurée d’êtres tant aimés.

Des souvenirs, des images, des idées affluent dans le désordre. Il fait blanc. Ce moment de vide total entre la nuit et le jour que le lève tôt savoure. L’aube. Le calme absolu qui précède la tempête de mots que l’écrivain appelle de tous ses vœux. Pour l’heure, à l’image de l’aube, la feuille est blanche, nue et vierge. Avec crainte et respect, l’auteur la contemple avant de la déflorer. Ce n’est pas le sang qu’il cherche à faire couler mais son âme et son cœur pour exprimer la passion qui le dévore. Le rouge tarde. L’aurore se fait attendre. Le blanc aveugle l’artiste qui fait face à son tumulte intérieur. Ses joues s’empourprent. Ne pas laisser place à la colère, apaiser le flux sanguin, écouter son cœur pour ressentir le désir chaste d’un amour sans fard pour les mots. Trouver la source. Fermer les yeux. Sous les paupières, l’Ouroboros. Le roi-serpent, le grand Tout. Gardien du temple de la connaissance qui n’a ni fin ni commencement. L’Ouroboros se déplace du passé vers l’avenir. Attention, il se mord la queue. N’est-ce pas là l’image d’un éternel retour ? Pour l’heure, il fait une halte sur le présent, sans doute fatigué d’avoir tant donné au passé. A moins que ce ne soit l’écrivain qui ne soit épuisé par tant de sources d’inspiration. La halte sera courte, le présent est éphémère. Il existe pourtant bel et bien. Il faut le goûter. Le présent, c’est l’écriture.

Il faut choisir. Les thèmes sont multiples. Quelle est la couleur des émotions qui dominent à la convocation de l’Ouroboros ? D’humeur grise, l’écrivain se laissera entrainer vers des contrées fouettées par le vent de la tristesse. L’odeur nauséabonde de la dépression viendra emplir ses narines pour se fondre dans sa plume. Il ne reste qu’à piocher dans les flashs d’inspirations que lui a livré l’Ouroboros pour laisser s’épandre la cendre sur le blanc papier, détruisant paix et sérénité sur son passage. S’il n’y prend garde, le gris pourra virer au noir, plongeant le texte et son auteur dans l’angoisse, le vide et le néant de la mort. L’écrivain saura-t-il saupoudrer sa page de rose pour adoucir ses propos et retrouver un peu de calme avant que la tornade ne l’emporte ? La palette de couleurs est infinie et c’est heureux. Il suffit d’une lueur jaune, la laisser venir à soi pour qu’elle distille sa chaleur bienfaitrice. Le soleil comme une bouée de sauvetage. L’auteur s’en saisira à bras le corps pour illuminer son récit d’une joie qui viendra dorer la journée de son lecteur. Le tourbillon des mots, comme une danse folle, dégagera une dynamique empreinte de bonheur et de rires. Le jaune peut tourner au marron pour donner naissance à une prose contemplative. L’esprit apaisé, les pas de l’écrivain se perdront dans la forêt accueillante, arpenteront les chemins caillouteux de la montagne, glisseront sur l’herbe encore humide de la fraicheur de la nuit. Sa plume, en symbiose avec la faune et la flore, vagabondera au gré des ses rencontres. C’est un texte empreint de nonchalance et de douceur qui viendra contrebalancer la pesanteur du gris et la vivacité du jaune.

Les doigts courent sur le clavier pour noircir une page désormais déflorée. L’auteur ne voulait qu’ouvrir son âme et son cœur, pourtant, le sang a coulé. Par petites touches, de ses veines il a taché le papier. L’Ouroboros entraîne l’écrivain à y laisser un peu de lui-même. Il l’épuise en investissant ses entrailles. Il fouille, il remue le bon grain et l’ivraie sans les séparer. Après tout, l’Ouroboros est un serpent qui se coule au plus profond de l’être qui l’accueille. Il s’agit bien là d’une invitation de la part de l’écrivain. C’est bien lui qui l’invoque pour se nourrir de son souffle. A lui alors, de choisir la couleur qui lui sied pour teinter l’encre de sa plume.

6 réponses sur « Le roi serpent »

Magnifique !
Un jet de phrases, de mots, de vécus de l’écrivain, en s’appuyant sur le Serpent, l’Ouroboros, Ananta – l’Infini en sanskrit. Ce texte fait sens pour moi.
Tu as bien mis en exergue la couleur des émotions (les opposés), celles des sens (en forêts, sur les chemins, les odeurs des ressentis) ainsi que le cycle infernal de la roue qui ne s’arrête que lorsque la conscience s’ouvre. Nous avons toujours le choix comme tu le proposes à la fin.
Il y a tellement de choses fort intéressante dans ce texte si bien écrit. De façon superficielle, je dirai qu’il parle de la Vie, ou encore la compréhension de qui nous sommes, de qui tu es, de nos fonctionnements
Bravo pour ton art de l’écriture.

Merci Michelle. Je ne sais pas quoi dire. J’ai laissé parler mon cœur, mon âme, exactement comme je l’écris dans ce texte.

Céline
Ton coeur ton âme ont bien parlés.
C est L auteure mais c est la vie.
La palette des couleurs…..
Le chaos. Les joies. Les peines.

Le tourbillon de la vie qui vous emporte à toute vitesse. Ca tourne, ça tourne. Ca vous entraine, ça saoule, ça fait chaud, ça fait froid. Tant que cela ne s’arrête pas, c’est que vous êtes là.

Un texte magnifique encore une fois, où chacun de nous se retrouve.
Moi qui n’aimais pas lire j’attends à chaque fois, le récit suivant. Après chacune de vos lectures cela me pousse à la réflexion, réveille en moi les bons souvenirs comme les douloureux souvenirs mais vraiment merci et bravo !

Julie, merci. Le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un auteur, c’est de lui dire que vous avez envie de le lire. Je suis sincèrement touchée.

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