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Les petites bêtes ne mangent pas les grosses

A sept ans, Hector n’est guère différent des autres enfants de son âge. A quelques détails près. D’abord, il n’aime pas l’école. Il passe son temps à regarder par la fenêtre en attendant la récréation. Là, c’est plutôt chouette de jouer au ballon avec les copains pendant que les filles jouent à la marelle. Oui, le ballon c’est comme la fraise, c’est pour les balaises ; la marelle c’est comme la grenadine, c’est pour les gamines. L’inconvénient dans la cour, c’est qu’il n’y a rien d’autre que du béton ou du sol amortissant synthétique. La poisse. Pas un brin d’herbe, pas un arbre, juste un préau pour se protéger de la chaleur ou de la pluie. Alors, dès que la cloche sonne la fin des cours, Hector rentre chez lui à toutes jambes pour s’adonner à sa passion.

Hector, ce qu’il aime par-dessus tout, c’est observer la nature, surtout les insectes. Ça le fascine. Comment vole une mouche si on lui retire une aile ? Bon, ça ne vole plus, rien d’excitant. En revanche, donner un coup de pied dans une fourmilière, là, c’est déjà plus amusant. Ça grouille dans tous les sens. Il faut juste penser à ne pas le faire en tong évidemment, ça tombe sous le sens. Un scarabée sur le dos, c’est tordant. Les pattes en l’air s’agitent fébrilement. Complètement bloquée la bestiole. Les verres de terre c’est pas très ragoutant mais coupé en deux, ça se tortille comme jamais. Il y a les araignées aussi, des petites à échasses, des grosses velues. Assez malignes pour tisser de belles toiles pour attraper moustiques, mouches et autres créatures volantes non identifiées. Un coup de pichenette et la toile se déchire. Tout est à recommencer.

Hector adore faire toutes sortes d’expériences avec les insectes. Une mouche piégée dans une toile se fait manger par l’araignée. L’araignée est donc le prédateur de la mouche. L’idée germe. Mettre une araignée et une mouche ensemble dans un même bocal et observer. Hector a les yeux qui brillent. Des petits bocaux de confiture feront l’affaire. Reste à attraper la victime et son bourreau. Fastoche, la cave est pleine de toiles d’araignées et la ferme d’à côté est le meilleur pourvoyeur de grosses mouches vertes qui envahissent la cuisine. Un peu d’adresse et de patience et voilà les deux protagonistes chacun dans un bocal. Hector est fier. L’araignée est velue, moche à souhait, agrippée au fond de sa geôle. A côté, la mouche affolée se cogne aux parois de verre du récipient.

Hector observe. Avec précaution, il nourrit ses prisonnières avec le produit de ses chasses quotidiennes. Elles semblent grossir. L’araignée parait suffisamment solide pour attaquer, la mouche assez grosse pour se défendre. Hector transvase l’araignée dans la prison de la mouche et attend. Rien ne se passe. Hector attend un jour de plus, puis encore un autre. Les deux bêtes de combat ne bronchent pas. Pas le moindre signe d’animosité. Un peu dépité, l’enfant replace l’araignée dans son bocal attitré.

Hector prélève quelques épluchures pourries droit sorties du compost pour la mouche, des larves de fourmis pour l’araignée. Petites bêtes deviendront grosses. C’est un fait, les jours passent et les deux créatures forcissent. Il est temps de renouveler l’essai. Mouche et araignée sont de nouveau réunies dans une même prison. Hector attend, l’œil rivé sur le bocal. Décidemment, les faignasses ne bougent pas. Il va falloir recommencer le manège. Remise en pots distincts et apport de nourriture.

Hector est patient. Il guette jour après jour l’évolution de ses captives. Elles continuent de grossir. Il faut dire qu’elles sont chouchoutées. La taille des bocaux commence à poser problème. Hector descend à la cave où il est sûr de dénicher des pots plus grands. Gagné ! Mouche et araignée vont atteindre une taille démentielle grâce aux soins qu’il leur apporte. L’arachnide est monstrueux, l’appât démesuré. Il est temps de les affamer, titiller leur instinct, éveiller leur dangerosité. Des bêtes féroces.

Hector laisse passer quelques jours, retourne à la cave pour y trouver un contenant plus approprié à son objectif. Là, sur une étagère. Ça ressemble à un aquarium avec un fin couvercle juste posé dessus. Hector remonte l’escalier quatre à quatre avec sa trouvaille, file dans sa chambre où il s’enferme comme à chaque fois. Il tient à garder son secret !

Voilà les guerrières délicatement disposées ensemble dans leur nouvelle cellule. Cette satanée araignée va-t-elle enfin engager le combat ? Hector s’installe confortablement sur son lit, la tête calée sur une main, la boite devant les yeux. Il a tout son temps. La maison dort. Les minutes passent, le regard d’Hector ne quitte pas les bestioles. Les heures s’égrènent. Rien ne bouge. Les paupières lourdes, Hector lutte pour ne pas s’endormir. Mais ce n’est qu’un enfant, le sommeil l’emporte sur la volonté.

L’araignée imperceptiblement s’approche de la mouche. Cette dernière avance aussi vers elle, tout doucement. Elles se regardent, immobiles. Les dix yeux réunis scrutent maintenant le plafond de verre. D’un seul mouvement elle grimpe, elle vole, jusqu’au couvercle qu’elles font glisser pour se ménager une ouverture. C’est la libération.

Evitant de vrombir, la mouche s’introduit dans le conduit nasal d’Hector profondément endormi. Elle progresse lentement le long du nerf olfactif pour, enfin, atteindre le cerveau. C’est l’heure de manger. Il faut aller vite pour neutraliser le système nerveux central. C’est ce qu’elle fait. Les yeux révulsés, la bouche d’Hector s’ouvre pour hurler sa douleur. L’araignée s’y engouffre pour l’en empêcher, l’étouffer. Les quelques mouvements du gamin déclenchés par ces intrusions cessent bientôt. Alors, l’araignée se retire de la trachée pour s’attaquer aux yeux et libérer les globes oculaires. En quelques minutes, la tête d’Hector n’est plus que coquille vide.

7 réponses sur « Les petites bêtes ne mangent pas les grosses »

C’est beurk! Racontée avec humour cette histoire noire m’a bien fait rire…après un goût dégueulasse dans la bouche, l’horreur s’est transformée en hilarité. Un peu pour transcender la peur déclenchée !
Après tout, ne prenons pas les insectes (ainsi que tout le vivant) pour des imbéciles. Sauvez sa peau en s’unissant, eux aussi ils savent faire.
Une fiction drôle, dotée de morale.
J’aime.
Tu sais parfaitement écrire toute sorte d’histoires et passionner tes lecteurs.
Encore encore à te lire.

Mais c’est dégueu et tellement drôle ! Un vrai conte pour enfant ! Tu me prêtes les droits pour que je la raconte à mes élèves qui vont travailler sur le conte justement ?!

Ben là c’est bon j’ai définitivement la phobie des araignées 😱😱
Mais assez drôle je vais qd même éviter de raconter cette histoire à mes enfants si je veux passer une nuit complète 😂

Bizarrement, je crois que je préfère les araignées aux mouches. Quoi qu’il en soit, je pense en effet qu’il vaut mieux éviter de raconter cette histoire aux plus jeunes…

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