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L’étendard dérisoire élevé

Assise à une table du réfectoire de la clinique, je supporte le brouhaha des patients qui couvre le bruit des cuillères plongeant dans les bols de soupe chaudes. L’arrivée inopinée du directeur interrompt les conversations en plein vol. Ses apparitions sont d’autant plus rares qu’elles sont souvent source de réprimandes. L’œil noir des mauvais jours, il annonce froidement de nouvelles règles à effet immédiat.

« La progression du Covid nous amène à mettre en place des mesures à respecter stricto sensu. Les ateliers thérapeutiques sont suspendus jusqu’à nouvel ordre. Les sorties, visites et permissions sont interdites. Il n’y aura plus un mais deux horaires de repas afin que chacun d’entre vous puisse manger seul à une table. Je vous demande de rester dans vos chambres au maximum, lorsque vous en sortez, vous porterez un masque que nous allons vous fournir dès ce soir. »

Un ange passe. Un ange ? Non, c’est un voile noir qui s’abat sur nos têtes. Voilà quelques jours que nous sommes tous pendus aux informations qui apportent leurs lots de nouvelles qui sentent le souffre. L’intervention du Président de la République est prévue pour demain. Nous savons maintenant quelle en sera la teneur. Confinement.

Quelques voix s’élèvent timidement pour demander des précisions. Voir nos enfants ? Interdit ! Un moyen d’autoriser les permissions ? Verboten ! Faire nos courses dans le villages ? Forbidden !

Rien, rien, rien. Enfermés en vase clos. Nous restent internet et la télévision pour nous relier au monde extérieur. Nous terminons notre repas en silence avant de regagner nos chambres, assommés.

Le cerveau en ébullition, je sens la colère gagner du terrain. Je consulte la toile pour en tirer la substantifique moelle. Mes doigts courent sur le clavier, je vole d’article en article, je plonge dans une source avant d’aller nager dans une autre. Complètement obsédée par le sujet et ses dommages collatéraux, je deviens incollable.

Le lendemain, même heure, même endroit, le chef d’établissement pointe sa mauvaise mine. Se référant à un courrier du Maire de la commune, il enfonce le clou : les activités physiques individuelles sont proscrites. J’explose. Ce courrier, feuille volante sans enveloppe, c’est moi qui l’ai trouvé ce matin, coincé dans la porte d’entrée de la clinique. Je l’ai lu, évidemment. Nulle part je n’y ai vu le mot « interdit » dont on nous rebat les oreilles depuis la veille, j’ai lu « limiter ». Entre les deux mots, un gouffre dans lequel nous plonge notre ignoble directeur. Aussi sure de moi que deux et deux font quatre, je lui signifie la différence et ajoute que le cas de la pratique du sport en individuel fait partie des possibilités dérogatoires. Il n’en démord pas. Moi non plus. La pratique du sport est pour moi une bouée de sauvetage. Je cours ou randonne tous les jours depuis mon internement. Je remue ciel et terre pour faire entendre raison à l’équipe médicale.  « C’est la lutte finale, groupons-nous et demain… ». De groupe il n’y a point, je suis seule avec mon étendard.

Et pourtant ! Je ne cache pas ma joie quand le chef bienaimé nous annonce qu’il sera possible de sortir courir à condition de signer une décharge. J’ai eu gain de cause et je suis fière d’avoir mené mon combat toute seule comme une grande. A quoi on se raccroche parfois !

La fleur au fusil, je me présente au secrétariat afin d’obtenir mon fameux sésame pour ma liberté conditionnelle. La secrétaire n’est pas au courant. Ça commence bien. Elle part chercher le directeur qui arrive le visage fermé.

« – Bonjour Monsieur.

– Bonjour.

– Je viens remplir le papier dérogatoire pour aller courir.

– On n’a pas d’imprimé.

– Je peux faire ça sur papier libre.

– Oui. Valérie, donnez-lui une feuille blanche et un stylo.

– Merci.

– Bon, vous écrivez : Je, soussigné… Et puis non ! Pas de dérogation, vous ne sortez pas.

– Quoi ?

– Nous sommes en plein confinement. S’il vous arrive quoi que ce soit ? Je refuse de vous laisser sortir.

– Mais je ne risque rien, j’ai un téléphone.

– Un téléphone ! Un téléphone ! Mais vous êtes complètement inconsciente ma pauvre. Il n’y a personne dans les rues pour vous porter secours.

T’as qu’à me traiter de folle, on est au bon endroit connard.

– Mais, je vais courir tous les jours, il ne m’est jamais rien arrivé.

– Vous êtes une irresponsable. Si vous voulez courir, vous quittez cette clinique ! »

La bombe m’explose en pleine poire. J’éclate en sanglots. Partir de la clinique après tous les efforts que j’ai faits ? Tout recommencer ? Mais il est encore plus dingue que moi ce mec. Comment un type qui porte la responsabilité d’un établissement psychiatrique peut-il perdre son sang-froid comme ça ? Je tourne les talons pour partir me réfugier dans ma chambre. Dans les escaliers, je croise Virginie, l’art-thérapeute.

« – Qu’est-ce qu’il vous arrive madame Lacroix ?

– Rien, il veut pas que je sorte courir. »

Virginie revient pour me trouver assise sur mon lit, complètement prostrée.

« – Madame Lacroix, séchez vos larmes et mettez-vous en tenue. Le directeur va vous accompagner.

– C’est une blague ?

– Non, dépêchez-vous, il vous attend. »

Il est vraiment incroyable ce type. Peut-être devrait-il suivre une thérapie ? Toujours est-il qu’il me suit au volant de sa petite voiture électrique, à bonne distance pour ne pas m’importuner. Je ne fais que quelques kilomètres, sans doute trop éprouvée par ces derniers jours à me battre pour le droit de courir. Dérisoire !

Ce soir, mes compagnons de misère s’empressent autour de moi. Je suis la coqueluche de toute la clinique.

12 réponses sur « L’étendard dérisoire élevé »

Belle leçon de vie !
Il ne faut jamais rien lâcher ,ne compter que sur soi!
Qui peut être mieux placé que sois-même pour savoir ce qui est bon est nous?
Être accompagné et soutenu aide mais la décision de relever la tête et d’avancer doit être prise par soi même en âme et conscience.
S’écouter,s’aimer, se respecter, être indulgent avec soi même, se donner du temps sont les clés de la réussite.
😊
Encore un très beau texte, rempli d’émotions, qui résonnent tellement en moi 🙏
Merci

« S’écouter, s’aimer, se respecter, être indulgent avec soi même, se donner du temps ». Je suis bluffée ! Que de travail pour y arriver…

Quand c’est « Juste » pour nous, la force et la confiance s’unissent pour nous mener à la victoire.
Mise en évidence d’une nouvelle lecture de l’histoire, avec plus d’émotions et où les rôles des personnages s’inversent. Le directeur aurait-il pris conscience d’une de ses peurs ? Cette patiente va – t elle perturber la quiétude de la clinique? Quel toupet de remettre en cause son autorité ?
Félicitons-nous de toutes nos petites victoires lorsqu’elles sont acquises avec véracité.
Bravo ! Quelle belle écriture. Tu as beaucoup de nouvelles qui pourraient être adaptée en scénarios…?

Ça ne va être simple de suivre la guerrière sur les montagnes…. surtout en voiture électrique.. tu n as donc plus besoin de guide. Bravo.
Nous attendons tes récits avec impatience

j’aime ton univers avec ces personnages qui ne se démontent pas face à une autorité « à côté de la plaque ». Bien vu les répliques intérieures de tes personnages. Bien aussi la suppression des elle dit, il pense, elle demande ect..cela donne plus de rythme à ton histoire qu’on dévore. Je ne doute pas de te voir en librairie prochainement 🙂

Merci Marie-Jo,
j’aime le dialogue sans incise. Tu as raison, cela donne plus de rythme, c’est pour ça que je procède de la sorte. Et merci pour ta certitude de me voir en librairie. Disons que j’y travaille. Je m’voyais déjà…

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