Catégories
Nouvelle

Ma dernière randonnée

Il est horriblement tôt et déjà les parents nous appellent pour nous lever. Je ne sais pas encore que cette journée sera la pire de ma vie. Voilà maintenant cinq jours que nous marchons. Tous les matins c’est le même rituel. Chaussures de randonnées aux pieds on engloutit notre petit déjeuner à la fraiche, ensuite on plie les tentes en quatrième vitesse, on empoigne les bâtons de marche et c’est parti pour des kilomètres. On longe la Dordogne jusqu’à Argentat. Ça veut juste dire qu’on va se taper 160 bornes. Ma frangine de trois ans mon aînée peste à longueur de journée en reprochant aux parents de lui imposer ça l’année de ces dix-sept ans. Mort de rire. Mon petit frère, lui, subit le système. Bon, c’est vrai qu’il n’a que douze ans mais il est toujours à la traine et ça me saoule. Moi je fais la course en tête avec Papi et Papa. Mamie et Maman ferment la marche avec Antoine. Camille reste souvent toute seule entre les deux groupes, trop lente pour mon trio, trop rapide pour la voiture balaie.

Comme tous les soirs, hier nous avons étudié la météo qui ne s’annonçait pas rose. Pluie battante attendue en fin de matinée. Le conseil de famille s’est longuement concerté et le baroudeur de l’extrême, j’ai nommé Papi, a décidé que nous partirions plus tôt pour arriver à l’étape pour midi. Il est donc 5h30, les anciens ont tout préparé quand des bourrasques de vent s’abattent sur nos tentes. Mamie nous arrachent littéralement les duvets dans lesquels nous étions emmitouflés et c’est en mode zombie qu’on s’équipe de tout notre barda sous un abris de fortune. Top départ ! Accoutrés de nos ponchos, sous une pluie encore fine, les blagues de Papi nous sauvent de la mauvaise humeur. Il trouve encore le moyen de nous faire aligner pour la fameuse photo d’aventuriers alors que l’on entend le tonnerre au loin. Mi-figue mi-raisin face aux intempéries qui s’annoncent, nous voilà partis.

On s’enfonce dans les bois. Pour l’instant on chemine sur un chemin forestier tranquille. Nous restons tous les sept, groupés, à chanter des trucs débiles. Je me chamaille avec Antoine qui vient de me mettre un coup de bâtons dans les mollets.

« – Oh tu peux pas faire gaffe non ?

– Mais j’ai pas fait exprès !

– C’est ça oui, dégage. »

Mamie console Antoine, le pauvre minus. Pour apaiser la tension, Papi me lance le défi de celui qui ira le plus vite. J’adore ! J’accélère le pas, mon père et mon grand-père sur les talons. C’est cool, on va semer le nain et les trois filles. On avance comme si on avait le diable à nos trousses et on ne tarde pas à perdre de vue les quatre derniers.

Voilà maintenant une bonne demi-heure qu’on n’a pas vu de balisage. On cherche sans succès. C’est douteux, on a dû louper une bifurcation. Nous faisons demi-tour. C’est la loose, les autres vont forcément nous rattraper. Et en plus, dans ce sens-là, ça grimpe ! On arrive enfin à la croisée du chemin qu’on a manqué. On avance maintenant sur un sentier escarpé à moitié défoncé par les sangliers. Soudain, j’entends siffler. Un sifflement long et très sonore que je connais. C’est celui de Maman. Siffler avec les doigts, c’est un de ses talents caché. Ils nous ont devancés. Nous les rejoignons.

« – Camille n’est pas avec vous ? demande Mamie

– Ben non, elle était avec vous répond Papa un brin agacé.

– Non, elle est partie devant nous pour vous rejoindre.

– Merde ! C’est pas vrai ça ! Vous ne l’avez pas vue ?? renchéri Maman au bord de la crise de nerfs. On a toujours dit qu’on marchait en groupe sinon, on risque d’en perdre un. Et voilà !

– Chérie, calme-toi. Elle n’a pas pu se perdre. Elle connait le balisage par cœur. Elle est peut-être tout simplement devant nous. »

Je n’en mène pas large. Les autres non plus d’ailleurs. On appelle, on crie à plein poumon. Evidemment, dans ce coin paumé, le portable ne passe pas. Papa s’acharne pourtant sur son clavier et laisse message sur message. Les yeux de Maman virent au rouge, signal avant-coureur de larmes incontrôlables. Je passe mon bras autour des épaules d’Antoine qui commence à angoisser.

« – T’inquiète minus, on va la retrouver notre sœur.

– Tu crois ?

– Oui et on pourra lui faire sa fête, crois-moi ! »

Après concertations, mon père, grand sportif, annonce qu’il part devant en courant. Nous formons alors deux autres groupes : Papi et moi d’abord, puis Mamie, Maman et Antoine pour fermer le convoi. Nous voilà repartis. L’ambiance est morne. Nous commençons à nous détacher des trainards. Nous nous enfonçons sur le sentier, de plus en plus étroit, à l’affut du moindre bruit. Nous appelons Camille régulièrement, sans succès. Je me demande ce qu’ils font à l’arrière. Voilà un bail qu’on les a perdus de vue. Je désespère de revoir ma sœur. Elle est chiante et quelquefois j’ai juste envie de la taper mais là, je me rends compte à quel point elle me manque. J’ai quatorze ans et je crois que c’est une chance finalement d’avoir une grande sœur pour me protéger.

Aucune nouvelle de personne. C’est quand même un endroit pourri, pas de réseau ça ne devrait pas exister. On avance toujours, difficilement, sur un sentier étroit et hyper caillouteux. L’épaisseur de la forêt limite notre ligne d’horizon. Il ne reste plus que trois kilomètres avant la fin de l’étape et toujours pas de Camille en vue. Tout à coup, on tombe sur Papa, le teint vert, la mâchoire crispée.
« – Papa ! Déjà ?

– Francis, qu’est-ce qui se passe ? demande Papi alarmé

– Là, en contre-bas, regardez. »

Je hurle. Camille ! J’aperçois son poncho jaune pétard au milieu des buissons.

– J’ai appelé m’explique Papa, elle ne répond pas. »

Je flippe grave. Le visage de mon père est marqué par la tension et l’angoisse.

« – Y a pas 36 solutions, il faut descendre, Francis tu viens avec moi, Abel, tu attends les autres ici. Tu bouges pas. »

Tandis qu’ils entament tous les deux la descente, il se met à tonner de plus belle. C’est sinistre. Je suis en larmes. Putain de journée.

« – Qu’est-ce qu’il se passe ? » demande Mamie affolée en arrivant auprès de moi.

Incapable de parler, je lui désigne du doigts l’endroit où Camille est tombée. Antoine éclate en sanglots. Dans les bras de Mamie, il est inconsolable. Le tonnerre claque. La pluie traverse les feuillages. Maman tente à son tour de rejoindre sa fille.

Papi remonte bientôt. Blanc comme un linge, il nous explique qu’il va chercher du secours. Impossible de bouger Camille sans risquer d’aggraver son cas. Je vois Maman qui essaie de faire boire ma sœur tout en lui nettoyant son visage ensanglanté. Antoine est prostré, Mamie tourne comme un lion en cage et moi, je pleure toujours.

Les minutes qui suivent sont interminables.

Enfin, on perçoit une cavalcade, ce sont les pompiers, avec Papi qui arrivent. Deux d’entre eux dévalent la pente. Les deux autres restent auprès de nous. Je les entends échanger par talkie-walkie. Je perçois le mot « hélicoptère ». Mon sang ne fait qu’un tour. En bas, les secouristes déploient un brancard gonflable pour y installer Camille. Ils remontent à la lenteur d’un escargot. Je n’en peux plus d’attendre. Arrivés à notre hauteur, nous nous précipitons autour du brancard. Camille semble dormir. Son visage est couvert de bleus et de griffures. Les pompiers prennent le chemin au pas de course. Camille va être héliportée vers l’hôpital de Brive où ils pourront procéder aux soins qui s’imposent.

La fratrie reste avec les grands-parents, le téléphone à portée de main. Trois heures interminables, rythmée par le fracas du tonnerre et la pluie incessante, s’écoulent avant l’appel de Maman. Camille est tirée d’affaire.

 

7 réponses sur « Ma dernière randonnée »

Drôle, éclatant ! Descriptions des situations précises et dialogues très vivants. Le langage, les émotions du narrateur (rire, agacements, larmes), le rôle de chacun dans ce groupe sont comme « une guerre des boutons ». Les paragraphes s’avalent facilement et rapidement. L’histoire captive le lecteur. On sent du vécu de la part de l’auteur !
Une expérience qui restera dans les mémoires (côté positif de l’aventure).
Bravo ! tu y as mis tes tripes, l’écriture naturelle émerge.

Ah ! quel beau texte, du rire aux larmes … de rire.
On reconnait les personnages, les lieux, le déroulement est précis, la construction du texte est imagée. Dommage, il arrive un peu en tard pour être intégré à l’album photos. Impératif : texte à joindre en annexe.
Gros bisous
Papa

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.