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Ma vie sans Pauline

Il est quinze heures. Ce sont les grandes vacances estivales. Celles qui traînent en longueur. Celles dont on ne sait que faire pour remplir ses journées. Maman insiste pour que j’emmène ma sœur avec moi cet après -midi, histoire de nous faire prendre l’air et surtout de lui donner de l’air à elle. Avec Pauline, nous avons deux ans de différence. Elle en a seize, moi dix-huit. J’en ai vraiment marre de me la coltiner tous les jours. C’est fatiguant et pourtant, c’est mon quotidien depuis trop longtemps maintenant.

« Julie, sors avec ta sœur sil-te plait

– Pas envie !

– Je ne te donne pas le choix !

– Merci, c’est vraiment sympa de ta part. J’en ai ras la casquette de la trainer avec moi. J’ai une vie moi aussi !

– On a tous une vie dans cette maison. Il n’empêche que je te demande de l’emmener avec toi, ça fera du bien à tout le monde.

– Vous n’avez qu’à la mettre en maison de repos !

– Ça suffit ! Il n’en est pas question. C’est ta sœur, tu en prends soin et c’est tout.

– Fais chier.

– La discussion est close. Tu l’emmènes, tu veilles sur elle. Ne la quitte pas d’une semelle. »

Et « merci ma chérie », c’est sans doute trop demander ! Voilà des semaines et des semaines que je traine Pauline avec moi. Elle a un comportement tellement imprévisible qu’elle me fait honte devant mes potes. Du coup, je ne les vois plus. Je préfère me faire discrète. On part donc se promener sur les quais déserts ou dans les parcs où je suis sûre de ne croiser personne que je connaisse. Evidemment, ma frangine se demande bien pourquoi on ne va plus voir mes amis, quant aux siens, autant dire qu’elle n’en a quasiment plus.

Cette nuit encore, on a franchi les limites de l’imaginable. Il était quoi ? Quatre ou cinq heures du matin ? Pauline est entrée dans ma chambre pour me réclamer mon téléphone pour appeler un copain (le sien est confisqué). Bon, portable éteint, me voilà obligée de le rallumer, dans le coltard. Peu de temps après, elle a de nouveau frappé à ma porte pour me demander des clopes. Je me suis agacée à ouvrir le paquet dans le noir pour qu’elle me fiche la paix. Et le lendemain, c’est à moi que l’on reproche de ne pas avoir dormi correctement. J’ai des cernes, j’ai dû rester sur mon portable jusque tard dans la nuit… Et Pauline passe au travers, comme toujours. Je fulmine. Je la déteste.

La promenade que je souhaitais calme se transforme encore une fois en épreuve. Pauline n’arrête pas de parler. Elle passe d’un sujet à l’autre. Elle court, elle marche, elle saute. Elle est complètement euphorique ! Elle me fatigue. Il y a quelques temps, elle était mélancolique. Non mais, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une sœur bipolaire ?

« Mais regarde-toi espèce de chieuse ! Arrête de partir dans tous les sens.

– J’ai envie de voir du monde. Pourquoi on n’irait pas voir tes potes ?

– Hors de question. Tu prends trop de place. Tu ne parles que de toi.

– C’est faux !

– Tu n’en fais qu’à ta tête. On n’entend que toi, tu n’aimes que toi.

– N’importe quoi !

– Pas la peine de hurler. Tais-toi et fous-moi la paix connasse. »

Je vais péter un plomb. Quand je pense que l’attention de mes parents est complétement focalisée sur Pauline… Je pourrais faire n’importe quoi qu’ils n’y verraient que du feu. En attendant, je sers de béquille en étant obligée de m’occuper d’elle une bonne partie de mes journées. J’ai envie de la tuer. L’idée me monte à la tête à chaque fois que je la regarde. Surtout quand elle est dans cet état. Incontrôlable. Je vais la calmer définitivement. Ça devient une obsession. Je l’étrangle ? Je lui éclate la tête contre un mur ? Je la pousse sous une voiture ?

Finalement c’est peut-être une bonne idée la promenade le long des quais. Comme prévu, il n’y a pas grand monde. Dans l’état d’excitation où se trouve l’emmerdeuse, elle pourrait tomber toute seule à la baille. Cette gourde ne sait pas nager. Elle n’a jamais su coordonner ses mouvements malgré les cours que nos parents lui ont payé. – Moi je n’ai pas bénéficié de tant d’attention-. Pour tomber, il faudrait que je l’aide un peu. Cela ne sera pas si compliqué. Je la laisse filer un peu devant moi. Elle marche toujours tout au bord pour regarder les poissons. Un croche pied ; elle n’y verra que du feu.

Plouf ! Je ne sais pas bien nager moi non plus. L’eau est froide, le courant m’emporte. La garce s’est retournée juste à temps.

2 réponses sur « Ma vie sans Pauline »

Petite histoire d’amour vache menée tambour battant ! Phrases courtes et cinglantes. Tout y passe; puis regard sur soi « merde, nager n’est pas si facile, en plus dans cette eau froide » . Comme bien souvent, j’aime le final qui me fait rire (même exploser de) et laisse libre cours à l’imagination
Au fond, est-ce de la pure fiction ?
Continue encore et encore.

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