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Mamiwata l’insoumise

Ici, au Cameroun, tu fais peur autant que l’on te vénère. Je me souviens de tous ces récits qui te mettent en scène.

Magnifique Mamiwata, déesse aquatique. J’admire ta beauté, ta peau cuivrée, tes cheveux longs et tes yeux noirs, envoutants. Ton corps de sirène me fait rêver depuis ma plus tendre enfance. Ici, au Cameroun, tu fais peur autant que l’on te vénère. Je me souviens de tous ces récits qui te mettent en scène. Tu peux être le mal comme le bien. Les hommes se faisaient un honneur de porter tes couleurs. Le rouge et le blanc. Le rouge pour la mort, la destruction et le pouvoir ; le blanc pour la beauté, la féminité, l’eau et la santé. Ils t’ont offert des danses jusqu’à la transe, ils t’ont apporté nourriture, alcool et biens précieux. Mais, égoïste et vaniteuse, tu n’en avais que faire. Tu as pris tant et tant dans mon village natal.

Je t’aime et je te déteste Mamiwata. Mes ancêtres t’ont vu dans les lieux de débauche. Tu t’es transformée en somptueuse prostituée pour entraîner ces hommes dans la folie. Tu as réussi à pervertir mon grand-père, Jean-Basile. Il t’a suivi dans tes excès, il a sombré dans la volupté de ton aura. Tout à sa dérive, il n’a pourtant pas pu te jurer fidélité, pensant à Marceline, sa femme devant Dieu. Tu t’es vengée. Il est mort du SIDA trois ans plus tard, laissant une veuve et cinq enfants dans la faim et la misère.

Je t’adore et je te hais Mamiwata. Jean-Basile ne t’a pas suffi. Tu as continué à semer la désolation dans le village. Tu t’en es pris à Nicaise, mon oncle. Que n’avait-il fait pour déchainer ta colère ? Manque d’offrande ? Non. De rouge et de blanc vêtu, il t’a toujours respectée, espérant s’enrichir. Il s’est privé de tout, lui et sa famille pour te donner de l’encens ou du savon. Sa seule faute a été celle de te rencontrer, au marché. Tu étais là, il est tombé sous le charme. Il a fini ruiné, entrainant dans sa chute ma tante et mes cousins.

Je t’idolâtre et je t’abhorre Mamiwata. Que t’a donc fait subir Jean-Hilaire pour mériter ton courroux ? Lui était seul. Sans descendance, il ne pensait qu’à s’amuser. Il était jeune, il aimait les femmes, les rencontres faciles et vite conclues. Après une nuit d’ivresse dans les bars glauques de la périphérie de Douala, il est parti se rafraîchir. Il a nagé, loin. Il n’est jamais revenu. C’était mon ami, tu l’as pris. Il me manque chaque jour que Dieu fait.

Les seules qui ont trouvé grâce à tes yeux sont quelques femmes. L’une d’entre elles a trouvé une mèche de tes cheveux sur la plage. Tu as été séduite par leur vertu et leur abnégation. A force d’incantations, d’offrandes, de chants et de danses, elles ont obtenu la fécondité. Les naissances furent alors le prétexte à de grandes fêtes au sein du village. Mais tu ne donnes pas pour rien. A chaque nouvel enfant, tu as pris l’âme d’un être cher ; souvent un pêcheur, privant ainsi les habitants de leur seule source de revenus. Beaucoup sont partis à Douala pour y chercher du travail. Ils n’ont rien trouvé et perdu leur fierté dans les rues sales de la ville.

Moi, je sais. Moi, je t’aurai Mamiwata. Mon âme est pure, mon corps sain. Je ne me suis pas souillé dans la luxure. Je pratique cérémonies et rituels tous les jours. Au village, on me prend pour un simple d’esprit. Cela n’a pas d’importance. Surtout, je vis avec un boa, ton emblème. Je lui prodigue tous les soins nécessaires. Il vit dans ma chambre et partage mon intimité. Personne ne sait qu’il est là. Je respecte scrupuleusement toutes ces conditions car je sais que le boa peut dévorer mon âme si je fais un pas de côté.

Le boa a grandi, il mesure maintenant cinq mètres. Lorsque je l’ai recueilli, il ne mesurait que soixante centimètres. C’est te dire combien je m’en occupe.  Souvent enroulé, ils se repose. J’ai mis une plaque de verre huilée dans ma chambre afin qu’il ne puisse pas se sauver et révéler ainsi sa présence. Je lui ai aussi installé de grosses branches afin qu’il puisse s’y frotter quand il effectue sa mue. Dans ces moments, je quitte ma case car il devient très irritable. Cette année, il a changé de peau cinq fois, elle est toujours partie d’un seul tenant. C’est pour ça que je sais qu’il est en bonne santé. Sa longueur et sa grosseur m’assureront une grande richesse.

Maintenant je suis prêt. Je me pare de mes plus beaux atours, mon boubou rouge pour le pouvoir, et blanc pour la santé. C’est ce que je veux. Ce soir, je vais à Douala en taxi-moto parcourir les rues, les bars, les boites de nuit et les cabarets du quartier Akwa. Je sais que c’est là que se perpètrent crimes et délits, mais je suis sûr de t’y trouver pour te faire mienne.

J’y suis. Les rues sont peuplées de soiffards bruyants et titubants, de délinquants et de fous. J’ai peur. Pourtant, j’avance. Je remonte le boulevard de la Liberté pour entrer à l’Equinox Bar. J’observe les filles de joie accoudées au comptoir poisseux, les mains baladeuses des clients. Tu n’es pas là. Je poursuis mon chemin pour entrer au Maximum, rue Sylvani. Un pub comme les autres, des femmes comme les autres. Je ressorts et prends une rue transverse. Ignorant sciemment les risques encourus, je m’enfonce dans le quartier.

Le Papa Union est bondé. Je me faufile à l’intérieur. Enfin ! Tu es là, sublime, au milieu de marins avinés. Je m’approche et te regarde. Tes yeux noirs croisent les miens. Je tends la main que tu saisis de tes longs doigts fins. « Mamiwata, je te jure fidélité, je t’emmène dans ma case où nous vivrons riches et en bonne santé ». La foule s’écarte pour nous laisser sortir. C’est toi, Mamiwata qui me guide dans les rues sombres pour rejoindre le village. Je te suis, tout à mon bonheur.

« – Regarde Mamiwata comme j’ai préparé ma case pour t’accueillir. Nous serons à l’abri de tous besoins et fidèles l’un à l’autre.

Mais, que fais-tu ma bien aimée ?

– Je prends le boa et je m’en retourne dans les eaux. Tu seras riche car tu le mérites. Tu es un homme bon, mais je suis Mamiwata l’insoumise et ni toi ni personne ne pourra m’empêcher de faire le bien ou le mal.  Adieu Blaise. »

Une réponse sur « Mamiwata l’insoumise »

Surprenant et drôle.
Il faut avoir connu un peu l’Afrique ou en être une passionnée pour réussir à se plonger dans son imaginaire, faire vivre un conte ou une légende tout droit sorti de ton imagination ! Bien mené, tout se tient. On découvre sous ta belle plume le reflet de la société africaine, leur vie, leur douleurs, leur espoir……..On a envie de connaître la fin, ça accroche….une transe quoi !
Que de progrès !

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