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Moi, Marie, anormalement normale

Je m’appelle Marie. Marie Besnard née Davaillaud. J’habite une belle maison au centre de Loudun. J’ai quatre-vingt-trois ans et je suis fatiguée. La vie que Dieu m’a prêtée n’a pas été simple mais j’ai toujours cru en Lui. Dieu m’est témoin, je suis une simple paysanne. Voilà trente-trois ans que mon époux est mort d’une crise d’urémie. Mon pauvre Léon. C’est là que tout a commencé.  

J’avais une bonne amie, Louise. A Loudun, on l’appelait la Pintou. Nous étions si proches que mon Léon et moi l’avions logée dans la maison de Lucie, ma belle-sœur. Nous avions hérité de sa maison à sa mort. La pauvre femme s’est pendue. Va savoir pourquoi. Moi, je crois que c’est la jalousie qui l’a tuée. Toujours est-il que depuis qu’elle habitait cette maison, Louise venait nous rendre visite tous les jours. Nous parlions de tout et de rien, de la pluie et du beau temps. Elle a toujours été présente et encore plus lorsque mon Léon est tombé malade. On peut dire qu’on était intime. Je me demande même parfois s’il n’y a pas eu une histoire entre elle et mon défunt mari. Je ne le saurai jamais. Enfin, ce sont quelques semaines après la mort de mon Léon que la gendarmerie est venue faire une enquête. Des « gens » leur auraient dit que j’avais empoisonné mon cher disparu avec de l’arsenic. Quelle idée, après dix-huit ans de mariage ! C’est vrai qu’à Loudun les rumeurs vont bon train, les mauvaises langues se délient facilement et je sais que notre bonne fortune faisait des envieux. Nous avions même reçu des lettres anonymes mais nous n’en avions pas fait cas. Il faut dire que l’on avait embauché un ex prisonnier allemand comme tâcheron au domaine. Ady on l’appelait ; je l’aimais bien. Bref, l’histoire est restée sans suite. 

Mais, presque un an après la mort de mon Léon le château de Montpensier, celui des frères Massip, a brulé. Je ne connaissais pas bien les Massip mais je sais que c’étaient des amis de la Louise. Allez savoir pourquoi, l’Auguste, le deuxième des frères Massip, m’a accusé d’être à l’origine de l’incendie alors que j’habite à une centaine de kilomètres. Il a dit à qui voulait l’entendre que j’étais une sorcière au grand pouvoir maléfique. Quel hurluberlu cet Auguste ! L’enquête a bien montré que ce sont les gosses qui ont mis le feu en jouant avec des allumettes. Mais voilà, trois mois après ce fameux incendie, c’est la maison de la Lucie où avait logé la Louise qui a été cambriolée. Quand je dis cambriolée, c’est un grand mot. Rien n’a été volé, juste une porte ouverte, un édredon dans le jardin et une bouteille de Butagaz jetée par la fenêtre. Encore un drôle de tour ! Lors de l’enquête, figurez-vous que c’est la Louise dont j’avais été si proche qui m’a accusé d’avoir empoisonné mon Léon. Rien à voir avec l’affaire de la maison ! Mais, c’est là que j’ai appris que c’est Auguste Massip qui m’avait dénoncé la première fois suite à des confidences de la Louise ; encore elle. Léon lui aurait dit sur son lit de mort que j’avais mis un liquide dans son potage. Je la savais neurasthénique et l’Auguste maniaque mais je ne m’imaginais pas qu’ils étaient fous.  

C’est là que j’ai été arrêtée et interrogée pendant quatre heures. C’est long quatre heures mais la suite encore plus. Ils ont exhumé le corps de mon pauvre Léon pour faire des analyses. Ça fait quelque chose, croyez-moi. C’est le vingt et un juillet mille neuf cent quarante-neuf – je m’en rappelle comme si c’était hier- que j’ai été inculpée pour meurtres. Celui de mon Léon et onze autres de mes proches. Ils ont même exhumé mon premier mari. Nous avions connu le bonheur pendant sept ans et tout le monde sait qu’il est mort de la tuberculose. Ils auraient pu le laisser reposer en paix ! Avec les analyses, ils ont trouvé de l’arsenic dans tous les corps. Est-ce que je sais moi comment on empoisonne les gens ?!  

Mon premier procès – je dis premier parce qu’il y en a eu deux autres – a eu lieu à Poitiers en mille neuf cent cinquante-deux. J’avais trois avocats. Ils m’ont défendu en s’appuyant sur les expertises qui selon eux n’étaient pas sûres. Le procès a donc été renvoyé dans l’attente d’une nouvelle expertise. Je suis restée en prison. J’étais dans une cellule avec deux autres femmes. Je me souviens bien de Marilou. Nous sommes devenues amies. Lorsqu’elle est sortie, nous avons continué à nous écrire. L’autre, elle cherchait surtout à me faire avouer les meurtres. Je ne sais pas pourquoi.  

Le deuxième procès a eu lieu deux ans plus tard, à Bordeaux. J’ai changé de prison. A la suite des contre expertises, l’accusation a été ramenée à sept assassinats parce que les corps des autres étaient trop endommagés. Quant à La Louise, elle a commencé à douter. Mon Dieu que c’était compliqué ! En tout cas, j’ai été remise en liberté provisoire et je suis sortie grâce à mes cousins qui ont payé la caution. Deux cent mille francs, c’est quand même une somme ! Je suis rentrée chez moi, à Loudun. Il fallait bien remettre la maison en état. Pensez-vous, cinq ans sans personne pour l’entretenir. 

C’est seulement sept années plus tard qu’a eu lieu mon troisième procès. Là, les experts ont démontré que la terre du cimetière où étaient enterrés mes chers disparus contenait naturellement de l’arsenic. Oui, figurez-vous que les ornements avec du zinc contiennent le poison. En plus, il y avait un champ de patates juste à côté qui était sulfaté. Ils ont dit que ça pouvait saturer la terre du cimetière d’arsenic. J’en ai appris des choses. L’Auguste était mort l’année précédente et la Louise s’est encore contredit. J’ai donc finalement été acquittée par défaut. Mais, je n’en avais jamais douté. Je savais que je rentrerais chez moi. Parce que je suis innocente et je suis normale, anormalement normale qu’ils ont dit. Dieu le savait lui aussi. Je n’en veux à personne, je peux mourir en paix.

3 réponses sur « Moi, Marie, anormalement normale »

Une première lecture rapide, quelle imagination et quelle écriture plaisante, pas de répit, nous sommes tenu en haleine jusqu’au point final.
A quand le premier livre ?
Gros bisous ma Ginette, je relirai ce texte agréable ce soir à mon retour du jardin.
Bisous, bisous,
Papa

Il y a eu tant d’écrits, de films et autres sur cette femme qu’il semble difficile d’en rajouter, et pourtant tu nous racontes l’histoire, aussi courte que possible avec tous les faits que je me suis retrouvée au cinéma et j’attendais le dénouement (pourtant bien connu). Serais-ce une nouvelle version ? pas vraiment, mais la mise en valeur de la force de cette femme « normale » pour tenir le combat jusqu’à l’innocence. Les pouvoirs insoupçonnés de nos ressources ! J’ai aimé lire cet exercice à partir d’un fait divers qui a alimenté les médias français de longues années. Et puis, on l’aime Marie Besnard. Bravo!

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