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Dans la chaleur moite

Il est pourtant encore tôt mais déjà, la chaleur moite envahit l’atmosphère. Mon mari, Olivier est parti travailler. J’attends Rolande, notre ménagère, avant d’en faire autant. Mon regard balaie l’appartement. Nous avons aménagé il y a quelques semaines dans ce nouveau quartier, au calme.

Nous habitions au centre-ville, dans un petit immeuble donnant sur une rue très passante, évidemment bruyante, passablement polluée par les voitures déglinguées, saturée des cris des vendeurs à la sauvette. Ici, pas de babioles étalées sur des tissus chamarrés mais des brouettes emplies de bananes ou de manioc. C’est tellement plus pratique pour fuir la police.

Le quartier où nous habitons dorénavant est résidentiel. La flore, exubérante, nous entoure de couleurs chatoyantes, du vert profond et brillant des arbres exotiques, au fuchsia éclatant des bougainvilliers majestueux. Les pervenches de Madagascar, blanches et mauves égaient notre balcon. Seules ombres au tableau, les barreaux aux fenêtres et le gardien armé à l’entrée de l’immeuble.

Je suis responsable de la logistique dans une entreprise d’importation de matériel forestier. Je n’avais jamais vu des pneus aussi immenses, et encore moins un employé dormir dedans. Une jeune blanche qui débarque dans un entrepôt pour faire dépoter les camions, ça fait son effet. Détaillée de la tête aux pieds par les africains de diverses nationalités, je suis dans mes petits souliers. Je sais déjà que je dois faire preuve d’autorité pour m’imposer. Les plus dures sont les femmes qui travaillent au bureau avec moi. Elles m’observent d’un œil mauvais. C’est Solange, la meneuse, la bosseuse qui me fait péter les plombs la première. Ça crie, ça hurle, on nous entend jusque dans le hall d’exposition. Je finis par avoir le dessus et Solange deviendra ma plus fidèle alliée. J’importe du matériel de Chine, du Canada, d’Italie ou de France. Je parle anglais, je m’occupe des relations avec les banques et les douanes. Mais tout est compliqué ici pour qui ne rentre pas dans le système. La douane bloque mes containers au port parce que je refuse de bakchicher. C’est un véritable rapport de force qui s’instaure. Je les ai à l’usure en frisant la rupture de stock.

La corruption est un fléau à mes yeux. C’est juste normal pour les autres. Mon mari s’en est accommodé depuis longtemps. Il a toujours des billets de mille francs CFA dans la poche en cas de contrôle routier. Les policiers regorgent d’imagination pour déceler l’équipement obligatoire qui vous oblige à payer. Pour gagner du temps, le mieux reste de glisser un billet dans le permis de conduire. Evidemment, le jour vint où je me suis faite arrêtée. J’ai tenu tête aux forces de l’ordre qui, après avoir fait le tour de ma vieille Peugeot, m’ont reproché de ne pas avoir de pelle de désensablage, bien qu’à Libreville les routes soient globalement goudronnées. Têtue comme une mule, j’ai fini par appeler Olivier au secours lorsqu’ils m’ont menacée de m’emmener au poste. Deux billets et l’affaire s’est réglée en quelques minutes. Je ne m’y ferai jamais.

Au fil du temps, nous sommes conviés à de nombreux évènements auxquels sont invités les personnes influentes du pays ; fêtes nationales ou tribunes réservées aux côtés de la garde rapprochée du Président. Voisins de la ministre de la justice, nous participons à ses Garden parties ; les chefs des restaurants réputés nous réservent les plus belles tables. Je suis éblouie et admire la prestance de mon mari qui semble partout chez lui.

Hier soir c’était le grand jeu, nous fêtions notre premier anniversaire de mariage. Nous avions choisi le Confidentiel. Situé en bord de mer, c’est le restaurant de cuisine française le plus huppé de la capitale. Le chef est venu nous saluer en personne pour nous présenter sa carte. Je me suis laissé tenter par la langouste, Olivier par la daurade au four. Le repas était somptueux, le champagne excellent. J’étais un peu pompette. C’est le moment qu’a choisi mon époux pour m’offrir un présent. C’est dans un écrin de soie, que j’ai découvert ébahie un diamant dont je ne saurais définir le carat. C’est ce même soir devant notre carpaccio d’ananas qu’Olivier m’a annoncé avoir eu une promotion. J’admire mon solitaire. Il est énorme. Je n’en crois toujours pas mes yeux. Il est magnifique, brillent de mille feux. Je suis émue aux larmes. Que d’amour dans ce geste. C’était décidemment une merveilleuse soirée.

On frappe à la porte, j’ouvre à Rolande, encadrée par deux policiers. C’est pour le moins une visite inattendue. Les civilités échangées, on m’embarque au poste sans vraiment me donner d’explication. Le commissariat est glauque à souhait, il y a là des représentants de l’ordre saoul et quelques pontes imbus de leur importance. On m’invite à m’installer dans un petit bureau empli de paperasse. J’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’amène ici. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à Olivier. Le lieutenant me rejoint bientôt. Son allure sournoise ne me rassure pas. Une lueur de plaisir dans les yeux, il attaque.

« – Madame Rochette, depuis quand connaissez-vous monsieur Rochette ?

– Deux ans. Ou est-il ?

– C’est moi qui pose les questions. Vous êtes mariés, n’est-ce pas ?

– Oui, depuis un an.

– Depuis combien de temps vivez-vous au Gabon ?

– Un an.

– Vous avez une bague magnifique. Ça rapporte les affaires ! Pourtant l’exploitation forestière…

– Que voulez-vous dire ?

– Croyez-vous que l’exploitation forestière vous permette de porter un si gros caillou ?

– Oui, mon mari a un poste haut placé

– Un poste qui lui donne accès directement aux douanes.

– Et alors ?

– On y trouve beaucoup de choses, des douaniers corrompus par exemple.

– Qu’est-ce que vous insinuez ?

– Nous filons votre mari depuis un moment. Il a été arrêté ce matin. Il encoure une peine de prison à perpétuité pour trafic de diamants ayant financé la guerre civile de Sierra Leone. »

Le con, il a sapé ma couverture, il va falloir que j’en réfère à la DGSE pour l’exfiltrer avant que ma mission m’explose à la gueule.

Une réponse sur « Dans la chaleur moite »

J’ai tardé à voir où pouvait bien aller cette histoire. Début tranquille d’une vie quotidienne africaine où des expatriés s’insèrent, renient malgré eux leur éthique, fréquentent les riches africains et surtout la classe politique et dirigeante…..Une belle insertion. Et puis soudain, paf! voilà ce qui se cachait derrière « cette vie sans histoire ». un vent d’espionnage, de trafic et pas des moindres : les diamants du sang. Bon, je n’ai pas vraiment « kiffé » mais je reconnais que l’exercice devait être ardu, Dialogue au poste de police très vivant. En tout cas le lieu choisi correspond à ton expérience, ce qui rend solide la nouvelle et on imagine bien certaines scènes. Il m’a manqué un peu plus d’émotions au début de la part de certains personnages (comme Rolande). Continue, l’écriture fait partout de tes atouts majeurs, c’est une belle énergie.

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