Catégories
Nouvelle

Panique à la clinique

Nous sommes à table pour le dîner, l’ambiance est plutôt joyeuse. On a presque l’impression d’être dans une cantine scolaire avec son brouhaha immanquablement lié. L’arrivée du directeur de la clinique psychiatrique vient suspendre les conversations en plein vol.  Il vient nous annoncer des mesures drastiques qui viennent entraver nos libertés. Finis les repas pris en commun, finis les ateliers thérapeutiques, finies les sorties, finies les permissions, finies les visites. Nous voilà dorénavant soumis à l’obligation de manger seuls à une table, rester dans notre chambre au maximum et porter un masque dès que l’on en sort. Le directeur anticipe de vingt-quatre heures les mesures qui nous seront confirmées par le Président de la République puis par le premier ministre. Confinement ! D’abord sous le coup du choc de l’annonce, quelques patients posent des questions d’ordre pratique.

– Pouvons-nous voir nos enfants ?
– Non.
– N’y a-t-il pas moyen d’autoriser les permissions ?
– Non.
– Comment pourrons-nous faire nos courses si les sorties sont interdites ?
– Nous allons nous organiser avec les soignants en fonction des directives qui nous arrivent au fil de l’eau.

Après le départ de notre chef d’établissement, la salle reste relativement silencieuse. Quelques murmures de désapprobation, quelques réactions de colère, d’incompréhension ; mais dans l’ensemble, la majorité reste coite.
Mon cerveau est en ébullition. Voilà maintenant six semaines que je suis hospitalisée. Six semaines que je partage mes repas avec les trois mêmes personnes avec lesquelles j’ai sympathisé. Six semaines que je m’applique à participer à tous les ateliers qui me sont proposés dans le seul but de progresser. Six semaines que je pratique régulièrement la randonnée ou la course à pieds pour m’aérer, sans compter les visites régulières de ma famille qui me faisaient tant de bien. A l’annonce de toutes ces nouvelles règles, tout s’écroule ; d’un coup. Je me sens apathique. Alors que je m’étais volontairement retirée du monde extérieur, je me mets à lire avec avidité toute la presse, j’écoute attentivement les informations plusieurs fois par jour. Ça devient une obsession.
La nouvelle intervention du directeur le lendemain soir au réfectoire vient enfoncer le clou. Les activités physiques individuelles sont proscrites. C’est un mot du Maire, que j’ai moi-même trouvé ce matin, coincé dans la porte d’entrée de notre établissement, qui le pousse à nous l’interdire. Je ne suis pas d’accord. Sur le courrier il est indiqué « LIMITER les sorties » et non pas purement et simplement les supprimer comme on nous le martèle. Par ailleurs, le ministre de l’intérieur a bien inclus le cas de la pratique du sport individuel dans les possibilités dérogatoires. Le directeur à qui je m’adresse avec véhémence n’en démord pas. Je ne lâche pas non plus. Je remue ciel et terre pour faire entendre raison à l’équipe médicale. La pratique du sport reste ma dernière bouée de sauvetage. Je suis prête à appliquer les règles que l’on nous impose mais il est hors de question d’aller au-delà des principes édictés par le gouvernement. Pour moi, l’établissement outrepasse ces fameux principes. C’est injuste.
Le surlendemain, au cours d’une nouvelle intervention du chef d’établissement, j’apprends qu’il sera possible de courir à condition de signer une décharge. J’ai eu gain de cause. Une bulle de plaisir intense vient me réconforter, je vais pouvoir prendre ma dose d’oxygène qui pour moi relève du vital. Aussitôt que me le permet mon emploi du temps loin d’être surchargé, c’est la fleur au fusil que je me présente au secrétariat pour obtenir le fameux sésame qui va me permettre de prendre l’air. C’est le responsable lui-même qui vient me dicter le texte que je rédige sur papier libre. De petite taille, sec comme un coup de trique, le cheveu ras et la cinquantaine bien entamée, il est raide – au sens propre comme au sens figuré-. A la deuxième phrase, il s’agace pour finir par perdre complètement son sang-froid. Je suis noyée sous un flot de paroles ou reviennent en boucle les mots confinement, inconscience, risque, virus, irresponsabilité.

– Mais j’ai un téléphone au cas où !
– Un téléphone ? Mais vous ne vous rendez pas compte ! Il n’y a personne dans les rues pour vous porter secours au cas où…

Il aurait pu me traiter de folle, c’eût été pareil ! Il conclut par ces mots magiques : « si vous voulez courir, vous quitter la clinique ». A-t-il seulement une idée de l’impact de ces mots ? J’éclate en sanglots. Arrêter maintenant alors que je commence seulement à avancer. Ma santé psychique est encore fragile après un stress post traumatique qui m’a conduit tout droit à une sévère dépression ; partir reviendrait sans doute à tout recommencer depuis le début -le mal-être, les séances éprouvantes auprès d’un psychologue, les rendez-vous chez le psychiatre, ma faiblesse à la maison, devant mes enfants-. Dramatique ! Face à ma réaction inattendue, celle du directeur ne l’est pas moins.

« – Allez vous mettre en tenue, je vous suis avec ma voiture. »

Abasourdie, je monte dans ma chambre, en larmes. Une infirmière m’y suit quelques minutes plus tard pour m’inviter à me changer. Il m’attend.
La gourde pleine, les baskets aux pieds et les yeux gonflés, je redescends avec l’infirmière pour une course hors du commun. Je ne ferai que cinq kilomètres, la voiture de monsieur Soleilhac derrière moi ; à bonne distance. A notre retour, je le remercie. A-t-il pris la mesure de ma démarche ? Pour ma part, j’ai compris pourquoi je me suis tant battue pour obtenir le droit de courir. La course à pied a le même effet que celui d’un puissant anxiolytique.

Une réponse sur « Panique à la clinique »

« se laisser traverser par ses émotions » c’est mon ressenti au sujet des 2 personnages de l’histoire. Au final, chacun les a vu et s’en est servi rapidement et au bon moment !
Belle écriture, vivante, et toujours cette pointe d’humour qui fait du bien et dénoue la situation. Bravo !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.