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Pour le meilleur

J’ai perdu la notion du temps. Quelle heure est-il ? J’ouvre un œil. Midi, déjà ! J’ai mal au crâne, la bouche pâteuse. Je me suis encore laissé aller. Je descends les escaliers en m’agrippant à la rambarde. Plongé dans la pénombre, mon petit salon est un vrai capharnaüm. Sur la table basse, un cendrier déborde de mégots, la bouteille de whisky que j’avais acheté la veille trône en son milieu, vide. La télévision restée allumée diffuse un programme débile. Un jeu à la con. Les dents trop blanches de l’animateur me piquent les yeux. Un des candidats fanfaronne. J’imagine qu’il a gagné. J’éteints. L’odeur de tabac froid me donne la nausée. J’entrebâille les volets pour me rendre compte que cette journée sera une journée de merde, comme la précédente et celles d’avant. Le ciel est blanc, il bruine. J’ouvre les fenêtres, l’humidité m’assaille. Je laisse ouvert le temps de prendre une douche. L’eau chaude qui ruisselle sur mon corps ne suffira pas à me laver de mes angoisses. J’enfile un jean et une chemise à la va vite pour aller à la boite aux lettres. Elle est vide, comme d’habitude.  Quoique, j’exagère, j’y trouve parfois des factures ou des monceaux de publicités qui finissent invariablement à la poubelle.

Mon homme me manque. Mes parents n’ont jamais approuvé notre liaison. Antimilitaristes de la première heure, ils ne pouvaient pas espérer pire que leur fille unique s’amourache d’un membre des forces armées régulières. L’amour ne se commande pas. Je l’ai tout de suite aimé mon soldat. Je l’ai rencontré au hasard d’une soirée organisée par des amis communs. Je ne crois pas aux contes de fées, pourtant cette petite fête sans prétention fut le début des plus beaux jours de ma vie. Je ne peux pas dire que c’est son physique qui m’a attiré mais plutôt son sens de l’humour. C’est le seul homme qui ne m’a jamais autant fait rire. Artiste de l’autodérision, il savait aussi imiter son adjudant comme personne devant une assemblée hilare. Ce soir-là, nous sommes naturellement rentrés ensemble, comme si nous nous connaissions depuis des lustres. En permission, il n’avait pas vraiment de « chez lui ». C’est dans mon studio d’alors que nous avons fait l’amour et dormis dans les bras l’un de l’autre jusqu’au petit matin. Puis, tout est allé très vite. Paul avait exceptionnellement cumulé ses droits à permissions annuelles, nous avions quarante-cinq jours. Malgré l’opposition farouche de mes parents, j’ai démissionné, quitté mon studio, mes amis, Panam pour partir vivre à Toulon pas trop loin du camp de Canjuers où est affecté Paul. Nous avons trouvé une location dans cette petite maison dans le quartier de la Beaucaire. Rien d’extraordinaire, mais pour nous, c’était la plus belle maison du monde. Nous nous contentions de petits riens et mordions nos quarante-cinq jours à pleines dents. Le sentier du littoral, la soupe au pistou, la rade, les expositions, à chaque jour son plaisir. Mais chaque jour passé ensemble nous rapprochait de l’échéance tant redoutée.

Paul est reparti avec la promesse de revenir après trente jours. Trente jours d’attente pour quatre petites journées de permission. Un rythme auquel il faudrait nous habituer. Nous avions décidé de nous écrire tous les jours, à l’ancienne. C’est ce que nous avons fait. Sans boulot, que je n’avais pas cherché, toute occupée à profiter de la présence de Paul, je guettais le facteur depuis la fenêtre de la kitchenette. Dès qu’il avait tourné les talons, j’allais à la boite aux lettres. A chaque fois, j’y trouvais mon trésor. Je posais le courrier sur la table basse du salon et m’obligeait à attendre la fin de journée pour l’ouvrir et le lire en sirotant une tisane bien chaude. Après les anecdotes sur sa vie au sein du 1er régiment de chasseurs d’Afrique, il me parlait d’amour, il me dessinait notre avenir. Après m’être imprégnée de ses mots, je prenais ma plume et la laissait courir sur le papier. Nous parlions mariage, nous évoquions notre future famille. Un bébé, fille ou garçon. Prince ou princesse de toute façon. Malgré l’absence de mes amis, le silence de mes parents, je n’étais pas seule. Et tout a basculé.

Dans sa dernière lettre, Paul m’informait de son départ pour le Sahel pour une durée indéterminée. Foutue opération Barkhane ! Il ne pourrait plus m’écrire. Tout est devenu sans saveur. Pour digérer l’information, j’ai jeté ma tisane pour la remplacer par un verre de whisky bien tassé. Moi qui ne bois qu’en de rares occasions. L’alcool m’a réchauffé les larmes. Cette nuit-là, je n’ai pas dormi, ou si peu et surtout si mal. Le lendemain, je suis restée cloitrée chez nous, à imaginer la pire des tragédies. Je sais pertinemment que l’on décompte plus de trente morts depuis le début de l’opération. Je sais que Paul est en zone dangereuse. Je l’ai pourtant accepté son métier mais pour moi, les conflits armés ne pouvaient pas nous atteindre. La deuxième guerre mondiale c’est loin, la bande de Gaza c’est loin, la région du Donbass c’est loin, la Syrie c’est loin, l’Afrique c’est loin. Merde !

Un mois sans nouvelle. Un mois que je traine ma carcasse comme un lion dans sa cage. Un mois que je ne dors presque pas. Je suis pourtant allée voir un médecin qui m’a prescrit des somnifères que je ne prends pas. Je préfère m’abrutir à coups de whisky pour m’écraser quelques heures sur le canapé ou sur le lit quand j’ai encore suffisamment d’équilibre pour grimper les escaliers. Ces moments de sommeil volés sont peuplés de cauchemars. Je me réveille chaque jour un peu plus mal que la veille. Je ferme les fenêtres. J’essuie la table poisseuse. Le téléphone sonne. C’est la mère de Paul. Hébétée, je raccroche sans un mot. Je passe en mode automate, range la maison, sors chercher une bouteille de scotch, monte à la salle de bain. Les boites de somnifères sont à leur place, intactes. Je me sers un verre et une plaquette de médocs. Je fume clope sur clope et je recommence. Un verre, une plaquette, un verre, une plaquette.

J’arrive Paul.

14 réponses sur « Pour le meilleur »

Comme toujours tres bien ecrit, phrase courte et percutante, elliptique continue surtout, un roman, pourquoi pas, tu dois bien avoir des idées
Allez, au stylo ….

Encore, par ta belle écriture, tu as trouvé le fil pour nous raconter cette histoire d’amour.
Chaque phrase est pesée, à la fois légères et profondes par le sens qu’elles donnent à l’histoire : comme ce que nous enseignent les contes de fées, l’amour dévorant et construit qui passe outre notre éducation, et les émotions destructrices …
Oui, tu es loin d’être à court d’imagination et de ressources pour intéresser le lecteur. A chaque nouvelle, je me dis « Ah, où va-t-elle nous embarquer? ».
Ben oui, prends la plume pour un long roman. Tes lecteurs attendent…….patiemment. BISOUS.

Comme d’habitude magnifiquement écrit, on est de suite embarqué, j’adore.
Un défi de plus : un roman! Je vais attendre patiemment ….et je n’ai aucun doute sur résultat 😊
Amicalement 😉

Merci Julie pour la confiance que je devine dans ton commentaire. Je ferai au mieux…
Il faudra que tu m’apprennes à mettre des émojis.

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