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Proxima ouate

Les rapports intergénérationnels avaient déjà commencé à muter.

Il y a des décennies et des décennies, en 2020 je crois, on tirait la sonnette d’alarme. Le vieillissement de la population devait peser de plus en plus sur l’économie déjà passablement chahutée par le covid-19. Si nous n’avions pas réagi, nous aurions compté dès 2050, plus de 2 milliards d’individus âgés de plus de soixante ans avec les répercutions que nos dirigeants et scientifiques d’alors avaient prédit. Une baisse du niveau de production déformée par la structure des emplois en faveur de ceux liés aux activités domestiques. Une évolution qui aurait généré moins de croissance et une moindre diffusion du progrès technique. La solution devait passer par une modification des rapports intergénérationnels.

Le covid-19 nous avait mis sur la voie. L’immense majorité de la population atteinte avait plus de soixante-cinq ans. Beaucoup mouraient. Des places en EPAHD se libéraient, pas suffisamment pourtant pour accueillir nos vieux improductifs. Le personnel soignant s’épuisait. Les hôpitaux devaient faire face à une situation inédite de saturation au détriment de plus jeunes ou de malades dont la pathologie n’était pas suffisamment grave.

En 2025, la situation ne s’était pas améliorée, alors, les scientifiques et gouvernants des pays occidentaux commencèrent à réfléchir à une solution alternative. Catherine Coset, généticienne de renommée mondiale, s’est mise à travailler sur la création d’une puce électronique cérébrale contrôlée à distance dans l’objectif de fonder une armée de soignants insensibles à l’humain et à la fatigue. Une dizaine d’années plus tard, en échange de leur diplôme, les étudiants en médecine et en soins infirmiers devaient accepter l’implantation de la puce ainsi qu’un traitement dopant au long court.  Une génération de cyborgs sans empathie prête à travailler nuit et jour était née.

En parallèle, la recherche spatiale s’est accélérée. Les missions se sont concentrées sur Proxima b, une exoplanète identifiée comme habitable dès 2016. Les astrophysiciens travaillèrent d’arrache-pied. Les astronautes furent réquisitionnés. Scientifiques et ingénieurs se concentrèrent sur le projet Orion pour créer un vaisseau spatiale capable d’atteindre la vitesse de la lumière. En 2060, les médias accompagnèrent le décollage du premier vaisseau à destination de Proxima b. L’équipage revint dix ans plus tard.

 Les gouvernants occidentaux s’exprimèrent sur la prouesse technologique et scientifique des élites. L’horizon d’une planète accueillante se dessinait grâce à de nombreuses vidéos diffusées en boucle. On y voyait d’immenses coupoles translucides sous lesquelles on devinait des habitations circulaires. Des sortes de cylindres de différents diamètres aux toits végétalisés. Tout était d’un blanc immaculé, même les voies de circulation pourtant fendues par leur milieu d’un rail sur lequel se déplaçaient des engins aux formes ovoïdes. A part sur les toits où dominait le vert des plantes, rien ne venait briser cette harmonie blanche. Ni fleur, ni arbre, ni publicité, ni panneau de signalisation, ni poubelle. Tous furent impressionnés par le silence qui régnait là-bas sur Proxima b. L’ambiance y semblait cotonneuse.

Pour lancer le programme, les autorités invitèrent les personnes âgées de plus de soixante quinze ans à tenter gratuitement l’aventure. On leur vendit du rêve, des soins et du repos. Une première navette décolla avec mille volontaires de différentes nationalités à son bord accompagnés d’une vingtaine de cyborgs que l’on appelait les « cygnants ». On savait que l’on n’aurait pas de nouvelle avant cinq ans, le temps du voyage et de l’installation. Cela n’empêcha pas la construction de vaisseaux à grande échelle et l’organisation d’autres départs, toujours réservés aux plus âgés. La gratuité n’était plus de mise, les partants devaient léguer à l’état l’ensemble de leur patrimoine pour qu’il soit réinjecté dans l’économie. Dans la perspective d’une vie saine et calme, entièrement prise en charge, cela ne fut pas un frein pour les candidats quand bien même ils laissaient derrière eux des héritiers potentiels. Les rapports intergénérationnels avaient déjà commencé à muter.

Toutes les nations occidentales disposaient maintenant de leur plateforme spatiale. Le bal des vaisseaux était devenu incessant. Ces pays dits civilisés imaginèrent et orchestrèrent la colonisation de Proxima b.

Les effets de cette politique commencent à porter leurs fruits depuis cinq ans. Dans mon pays, la France, la population rajeuni. Les hôpitaux fonctionnent sans tension, les cygnants y font un travail remarquable. Des EPHAD ont fermé. Le système de retraite se rééquilibre. La productivité s’améliore et les opportunités d’emplois à forte valeur ajoutée se multiplient.

Les vidéos circulent. On y voit maintenant des travailleurs jeunes. Proxima b regorge de richesses insoupçonnées. Les volontaires se multiplient. Main d’œuvre à la merci des états, ceux-là sont véhiculés à moindre coût. Les plus fortunés paient le prix fort pour s’installer dans l’une de ces fameuses habitations circulaires. Là-bas, tout est propre, rien ne traine. Les riches jouissent d’une vie sans heurt dans leur cocon laiteux. C’est étonnant, on n’y voit pas de personnes âgées.

J’ai soixante-dix ans et un cancer. Je suis embarqué à destination de Proxima b. Je ne m’étais pourtant pas porté volontaire mais après une nuit à l’hôpital, je me suis réveillé à bord d’un immense vaisseau avec tant d’autres de mes congénères. La lune approche déjà, c’est magnifique. Je suis hypnotisé par sa beauté, sa luminosité, ses cratères. Nous sommes proches de la face cachée. Celle qui nous fait rêver, celle que l’on ne connait pas, celle qui nous coupe de notre monde l’espace d’un instant. Les cygnants se retirent. Il n’y a plus que nous, nos maladies et nos rides. Le doute m’envahit. Les sièges sur lesquels nous sommes assis sont happés vers le bas. La vérité m’étouffe. Je sais. J’ai compris. Bientôt le sas va s’ouvrir pour nous précipiter dans l’espace infini.

Une réponse sur « Proxima ouate »

Voilà une société complètement déshumanisée ! Un « soleil vert » bien cruel. Espérons que le Covid nous apporte un avenir plus lumineux. En tout cas j’admire ton imagination plus que fertile. Mots choisis, phrases précises et l’envie pressante de savoir comment ce roman fiction va se terminer. Tu as le lecteur à ta merci ! Encore mille bravos. (J’espère ne pas être précipitée dans la galaxie…ce n’est pas ainsi que je veux rejoindre les étoiles).

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