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Psychose en Chartreuse

La nuit tombe doucement sur la Chartreuse, les teintes rosées des falaises abruptes virent au bleu pour s’éteindre dans la pénombre.

Aurélie se détend, confortablement assise sur le canapé. Elle sirote un verre de Saint Véran en grignotant du raisin blanc devant un bon vieux Hitchcock. L’écran géant obture une grande partie de la baie vitrée qui ouvre sur le massif de la Chartreuse. Elle aime cette grande ferme rénovée, isolée dans la montagne. Ses parents partis en vadrouille, elle a réinvesti la maison la veille après une ultime dispute avec son compagnon. Bruno était devenu tellement possessif et jaloux qu’elle l’a quitté, définitivement. En vingt-quatre heures à peine, elle a reçu une quinzaine de messages de sa part. D’abord larmoyants, ils sont devenus insultants pour finir carrément menaçants. Alors, elle a éteint son portable.

La nuit tombe doucement sur la Chartreuse, les teintes rosées des falaises abruptes virent au bleu pour s’éteindre dans la pénombre. Une douce brise vient lui caresser les pieds qu’elle a posé sur la table basse. Le chat Fripouille entre et sort au gré de son humeur par la porte de la cuisine restée grande ouverte. Aurélie est captivée par « Psychose » qu’elle connait pourtant par cœur. A l’écran, Marion décide de passer la nuit dans le motel de Norman Bates et sa mère.

Tout à coup, Fripouille se met à feuler. Ce n’est pas dans ses habitudes. Aurélie tend l’oreille. C’est surement un autre animal qui a fait peur au félin. Elle se concentre à nouveau sur le film. Marion va prendre la douche. C’est l’une des scènes que la jeune femme préfère. La tension est à son comble quand soudainement elle voit quelqu’un tout de noir vêtu, une capuche sur la tête se coller bruyamment contre la baie vitrée. Aurélie hurle. Elle reste plusieurs secondes sans bouger, pétrifiée. L’immense fenêtre est entrouverte, les mains gantées de l’inconnu commencent à la faire coulisser.

Elle bondit de son canapé, renversant son verre qui se brise sur le sol. Dans la précipitation, elle marche dessus. A la peur s’ajoute la douleur. N’écoutant que son instinct, elle se précite hors de la maison par la porte de la cuisine. Vêtue de son seul pyjama, les graviers de la cour lui meurtrissent les pieds. Peu importe, elle court à en perdre haleine. Il est derrière. Elle entend crisser les cailloux. Qu’est-ce qui se passe ? Qui c’est ce type ? Les larmes, incontrôlables, lui montent aux yeux. Elle rejoint le chemin goudronné éclairé par la lune. Encore un effort, l’orée de la forêt est toute proche.

Aurélie s’enfonce dans le sous-bois. Il est toujours là, à ses trousses, les brindilles craquent sous sa foulée. Trouver un arbre, se cacher, reprendre son souffle. Objectif primaire. Aurélie, tu la connais cette forêt, tu vas y arriver. Souviens-toi des parties de cache-cache avec ton frère. Le tronc d’arbre creux, il est où déjà ? Là ! Elle plonge dans la cavité en partie dissimulée par quelques buissons de houx. A l’abri, elle tente de réprimer ses sanglots, maîtriser ses tremblements pour ne pas faire de bruit. Ses pieds la font atrocement souffrir mais ce n’est rien au regard de l’angoisse qui l’étreint.  

Son cœur bat à tout rompre. Le bruit des pas de l’inconnu se rapproche, lentement. Il semble désorienté par l’obscurité et le silence. A gauche. A droite. Il s’éloigne. Après quelques minutes, Aurélie s’extirpe de sa tanière avec d’infinies précautions. Le bruissement des feuilles mortes la paralyse. Pourvu qu’il n’entende rien… Elle doit bouger, trouver du secours. Elle pense alors à cette maison perdue dans l’alpage, de l’autre côté de la forêt. Elle pourrait sans doute y trouver de l’aide. Elle marche lentement, attentive au moindre mouvement. Une chouette hulule. Au loin, des sangliers grommellent. C’est calme.

A quelques mètres, la course d’un chevreuil la fait tressaillir. Elle accélère le pas, la peur au ventre. La traversée de la forêt n’en finit pas, elle n’est pourtant pas si grande. Après un temps qui lui semble beaucoup trop long, elle aperçoit enfin la naissance de la prairie au milieu de laquelle se trouve la maison habitée par un couple de retraités. Elle doit traverser le chemin à découvert et passer les fils de fer barbelés qui encerclent l’immense domaine. Avant de se lancer, cachée derrière un sapin, elle écoute et observe une dernière fois. C’est alors qu’elle entend des pas précipités, derrière, ou sur le côté. Elle ne sait plus. La terreur lui interdit toute réflexion rationnelle. Elle traverse le chemin, enjambe la clôture, les ronces lui griffent le visage et les bras. Son pantalon de pyjama s’accroche aux barbelés. Elle gémit, tire, déchire l’étoffe, s’entaille la cuisse, mais elle passe.

Elle s’élance dans le pré qui descend en pente douce. Elle jette un œil par-dessus son épaule. Horrifiée, elle voit la silhouette de l’inconnu se détacher sur le chemin. Elle rassemble ses dernières forces pour se ruer en direction de sa seule échappatoire. Elle crie, elle pleure, elle tombe, se relève. Eperdue, elle fuit la silhouette qui se rapproche irrémédiablement. Elle peut entendre son souffle maintenant. La bâtisse n’est plus très loin, lumières éteintes, voiture dans la cour.

Il est là, à deux pas. Elle hurle. La main de l’homme frôle son épaule. Quelques enjambées encore. Tout à coup, la masse noire la plaque au sol, la retourne et l’immobilise. Aurélie lutte. Pour rien. La lune se reflète dans la lame d’un couteau qui s’élève dans le ciel étoilé pour s’abattre une première fois dans le creux de son épaule. Ces yeux… elle les connait !

« – Arrête, arrête supplie-t-elle, au désespoir. »

Le couteau s’enfonce une deuxième fois dans son abdomen puis une troisième. Et encore, et encore, et encore.

Déflagration ! L’assassin s’effondre sur le corps inerte d’Aurélie. L’entrée de la maison isolée est inondée de lumière. Le retraité, le fusil encore fumant à la main, observe la scène, atterré. Il vient de tuer son fils. Celui-là même qu’il a été chercher à l’hôpital psychiatrique pour passer le week-end… Permission exceptionnelle.

6 réponses sur « Psychose en Chartreuse »

Arme de destruction, la folie, la jalousie jusqu’à l’irréparable, plongé dans la lecture de ce texte, quelle angoisse !
Toujours très bien écrit ma fille, bravo !
Papa

Belle écriture pour une histoire sombre qui nous tient en haleine jusqu’au bout.
Je suis époustouflée par le dénouement et la conclusion : sobre, précise, mots justes et cinglants; et c’est fini !
N’arrête jamais d’écrire.

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