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Seul au monde

J’écrivis une lettre de suicide à ma mère adoptive, Liliane. Cette lettre, je l’enverrais plus tard, je ne savais pas quand. Le moment venu, je saurai.

Je mis dans l’écriture de cette lettre une énergie considérable. Comment lui dire ? Comment expliquer ? Je me concentrai intensément pour trouver les bonnes phrases, pour me sonder profondément, expliquer ce qui me poussait à commettre l’irréparable, m’excuser, l’assurer de mon amour inconditionnel. Au fil de l’alignement de mes mots, la tristesse me pris, puis l’angoisse et enfin le désespoir. Après avoir signé de mon prénom « Michel » au pied de ma missive, je pleurai à gros bouillons, la tête enfermée dans mes bras posés sur la table de la cuisine. Je restai là un bon moment, sans bouger.

Enfin soulagé, mais fatigué, abattu, anéanti, brisé, je me mis à la recherche d’un timbre pour le coller sur l’enveloppe sur laquelle j’avais écrit avec soin l’adresse de ma mère. J’étais pourtant certain de n’en posséder aucun, mais je cherchais quand même frénétiquement le timbre dans les endroits les plus improbables. Je commençai par la cuisine, tiroirs, placards à moitié vides, frigo ou deux bières se battaient en duel. Je poursuivi ma quête dans le salon ou plutôt la pièce principale, canapé, dessus, dedans, dessous, à quatre pattes, à plat ventre, meuble télé, caisses contenant mes disques de musique classique. Vint la salle de bain dont je fis le tour en quelques minutes, puis ma chambre, commode, table de chevet, lit. Un temps infini s’écoula avant que je ne tombe sur le fameux timbre. Un vieux timbre défraichi, usé par le frottement de la poche arrière du jean dans lequel j’avais fini par trouver ce fichu sésame postal. La bouche desséchée par la chaleur écrasante, il me fallut le lécher soigneusement pour pouvoir le coller sur l’enveloppe. Dégueulasse. Ce goût de colle sur ma langue pâteuse me donnait envie de gerber. Il me fallait boire.

Je pris d’abord un soin méticuleux à positionner l’enveloppe au milieu de la table. Exactement. Ça frôlait le trouble obsessionnel compulsif. Je contemplai mon œuvre, assis, immobile, le dos bien droit, les bras tendus, les mains accrochées aux rebords de la table. Une attitude supérieure qui m’allait si mal.

Je me levai d’un bond manquant faire tomber la chaise sur laquelle reposait mon séant (c’est beau « séant », j’aurais pu dire mon postérieur, mon derrière ou encore mon cul) pour aller à la fenêtre aveugle prendre l’air qu’il n’y avait pas. Le mur défraichi de l’immeuble d’en face que j’aurais pu toucher si j’avais le bras long empêchait toute aération et tout rêve d’évasion.

Enfin, je bus à même le robinet de la salle de bain, me rafraichi et me soulageai dans mes chiottes défectueuses. Elles faisaient un bruit infernal quand je tirais la chasse. Pisser me faisait mal. Partout, j’avais mal. Mon corps n’était que douleur. Je me sentais fiévreux, sans fièvre aucune. Le cumul de mes nuits d’insomnie, la bouffe que j’ingurgitai ou pas, mon mal être expliquaient sans doute ce sentiment de fièvre qui me poursuivait de jour comme de nuit.

En retournant dans la cuisine prendre ma lettre je m’entravai dans le fil du téléphone qui trainait dans le hall d’entrée. Traversant la pièce qui me tenait lieu de salon, je m’entravai de nouveau dans le fil du deuxième téléphone. Oui, j’avais deux téléphones. Deux téléphones qui ne sonnaient jamais. Je m’en servais pour appeler ma mère mais son téléphone était en panne, alors je n’appelais plus. Leur fonction se résumait à me faire trébucher à tout instant. Ça me gonflait tellement que j’avais à chaque fois une furieuse envie de les jeter par la fenêtre pour les entendre se fracasser au sol. Je ne le faisais pas. Pourtant, j’aurais pris mon pied à les voir éclater en morceaux. Fin de vie pour eux aussi.

Je rangeai ma lettre dans le tiroir d’un meuble rénové par celle qui m’avait quitté. Nous nous étions aimés quelques années. Elle était partie, lasse de moi, de mon humeur poisseuse, de mon apathie. Elle n’était pas partie pour un autre, non. J’étais la seule et unique cause de son départ. « Dites-moi, dites-moi qu’elle est partie pour un autre que moi mais pas à cause de moi » chantait Michel Jonaz… Michel, comme moi.

Dans mon tiroir trônaient des tonnes de courriers auxquels je n’avais jamais répondu, mon diapason (je jouais du piano, dans une autre vie), ma machine à écrire (j’avais écrit un livre sur la musique), mon livre Les fugues de Bach et un tube d’Alymil 1000. Le tube ; l’objet le plus important parmi tous les autres. Un médicament qui, à une certaine dose, était capable de tuer un cheval. Je m’étais renseigné à fond sur le sujet. Je savais parfaitement ce que je devais faire avec le contenu de ce tube de poison pour en arriver à mes fins. A ma fin.

A la porte fenêtre, sur mon minuscule bout de balcon en béton vierge de plantes, accoudé à la rambarde rouillée, j’observai Lyon. Ce premier août, la ville était déserte. La chaleur écrasante avait fait fuir ceux qui le pouvaient. En une nuit, la ville s’était vidée comme un lavabo rempli d’eau dont on retire la bonde. Pas âme qui vive. Ma chemise me collait à la peau comme un chewing gum aux trottoirs noirs et sales. J’étais seul au monde.

2 réponses sur « Seul au monde »

Choix du l’écrivain osé, ainsi que celui du roman pour l’écriture d’une nouvelle sur « la solitude du monde ».?
Tu as très bien (ré)écrit l’essentiel de ce roman. Du mouvement, des émotions fortes, réflexion/introspection . Les mots s’alignent, résonnent,vibrent, titillent notre patience, notre envie de connaître la fin.. .
Et oui « nous sommes seuls », mais interdépendants. Ouf !

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